repentance

 

Le billet d’Eric de Verdelhan

 

« Le temps ne fait rien à l’affaire / Quand on est con, on est con ».  (Georges Brassens)

 

L’histoire se passe lors d’un dîner mondain. Un de ces dîners où je m’ennuie comme un rat mort car le bavard impénitent, le passionné que je suis, n’a absolument RIEN à dire : on m’a appris, jadis, qu’en société, il ne faut parler, ni de politique, ni de religion, ni de son travail. L’humour gaulois est également mal venu et le rire, carrément déplacé. Que reste-t-il alors ? Rien, nada, quedal !

Des généralités sur le temps qu’il fait, des platitudes, des fadaises, des lieux communs, bien polis et bien consensuels, pour ne froisser personne. On y caquette allègrement, comme dans une volière, et on n’est même pas assuré que la chair y soit de qualité et le vin gouleyant.

Avec le temps, je constate que, finalement, rien ne change : lorsque j’avais 30 ans, les gens qui m’emmerdaient avec les couches-culottes ou les premières dents de leurs rejetons sont les mêmes (en plus décatis) qui me bassinent aujourd’hui avec celles de leurs petits-enfants.

Mais heureusement, dans ces dîners d’un ennui mortel, il y a souvent le con de service : il parle fort, avec assurance et emphase. Il est pontifiant, sentencieux et moralisateur. On sent celui qui sait tout et qui a vécu. Les autres convives l’écoutent avec respect et un brin d’admiration car il est officier supérieur ou haut fonctionnaire1. Habitué à commander, il n’aime pas être contredit. Il est donc de bon ton de l’écouter religieusement, sans jamais l’interrompre.

Ce soir-là, c’est un « général-quart-de-place » issu du Service du Matériel2. Je le connais de réputation : il considère les paras comme des têtes brûlées et la Légion comme un repaire de brutes apatrides. En 35 années de carrière d’embusqué, il n’a jamais risqué sa précieuse peau dans une « « Opex3  » mais il arbore fièrement deux rosettes qu’il doit sans doute à la souplesse de son échine: « la Rouge » et « la Bleue »4, glanées dans les bureaux, sans avoir un coup de feu à se reprocher sinon à l’exercice (ou sur des perdreaux s’il est chasseur5). Il ressemble aux bidets Jacob Delafon : un robinet bleu pour l’eau froide et un rouge pour l’eau chaude ; ou aux fines porcelaines de Chine qui « supportent bien les décorations mais ne résistent pas au feu ».

Je l’écoute sans piper mot, mais je réagis quand il déclare, péremptoire : « Reconnaissons que notre colonialisme n’a servi à rien sinon à retarder l’évolution de nos colonisés ».

J’avance timidement : « L’état actuel de l’Afrique Noire et de l’Afrique du Nord, après plus d’un demi-siècle d’indépendance, ne me pousse pas à la culpabilisation et à la repentance… »

« Pour les Nègres et les Bicots6, je vous l’accorde, me rétorque-t-il, mais vous ne connaissez pas le Vietnam. Les Vietnamiens sont créatifs avec rien: regardez le Cyclo-pousse. »

Je note que, pour lui, les Vietnamiens ne sont pas des « faces de citron », c’est bon signe, alors je lui demande naïvement : « Vous avez vécu là-bas mon général ? ». Et il me répond :

« Non mais j’y suis allé, en voyage organisé, avec ma femme, il y a 5 ou 6 ans. Ces jaunes sont des bosseurs. D’ailleurs, on le voit bien, chez nous, dans les restaurants asiatiques… ».

Diantre, j’ai affaire à un ancien d’Indo : respect ! Je n’ai plus qu’à la fermer. Et pourtant…

J’aurais pu dire à ce con prétentieux que je connais, mieux que lui sans doute, la belle histoire de « notre » Indochine française. Et qu’en 2009, avant d’écrire mon premier livre7, j’ai fait un long voyage en Indochine (je me refuse à dire Vietnam) : du delta du Mékong au Tonkin, de Saïgon (que je me refuse à appeler Hô-Chi-Minh-ville) à Hanoï, via Hué et Haïphong. J’ai terminé mon périple dans la magnifique Baie d’Along. Je suis tombé sous le charme de ce pays et de ses habitants.

Et je comprends que nos colons, nos missionnaires, nos soldats aient pu attraper là-bas le « mal jaune ». Un jour peut-être, si Dieu le veut, je retournerai en Indochine.

J’aurai pu dire aussi à ce con glorieux qu’en 2010 – l’année de ma retraite – j’ai fait 750 kms à pied, en 31 jours, jusqu’à Compostelle, par le « Camino Francès »8. Un long périple, en hommage à « ceux de Diên-Biên-Phu » (dont mon père) : 750 kms, sac sur le dos, en plein cagnard, par simple « devoir de mémoire » envers nos combattants d’Indochine, pour qu’on n’oublie pas leur sacrifice.

J’aurais pu expliquer à ce con pontifiant que je n’ai rien contre les bureaucrates, les gratte-papiers, les fourriers et autres compteurs de chaussettes – il en faut – mais je leur demande simplement de ne pas cracher sur le pays qui les paie (avec NOS impôts !). J’ai eu la chance, dans ma vie, de connaître ou de côtoyer plusieurs grands soldats : les généraux Jouhaud, Langlais, Caillaud, le colonel Château-Jobert, le capitaine Sergent, et tant d’autres encore…

Certains m’ont même honoré de leur amitié. J’ai un profond respect pour les gens capables de mettre leur peau au service d’un idéal9, et ceux pour qui le patriotisme n’est pas un vain mot.

J’aurai, enfin, pu dire à ce con ramenard et inculte qu’en l’écoutant j’ai pensé au vieux slogan soixante-huitard : « La culture c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale. » car le Cyclo-pousse qu’il a cité en exemple est, précisément, un… bienfait du colonialisme.

Il est arrivé en Indochine juste avant la seconde guerre mondiale, et il est l’œuvre d’un génial inventeur…charentais, Maurice Coupeaud, une « face de craie », un « souchien ».

Coupeaud n’a pu exporter son Cyclo-pousse, avec l’agrément de Georges Mendel, le ministre des colonies, qu’après l’avoir fait tester dans les allées du Bois-de-Boulogne par deux champions cyclistes, vedettes du Tour de France de 1937, Georges Speicher et Maurice Le Grévès.

Une expérimentation a ensuite été tentée, à l’automne 1938, à Phnom Penh où la circulation automobile était plus fluide qu’à Saïgon. Coupeaud a ensuite obtenu l’autorisation de s’implanter en Cochinchine. Quelques semaines plus tard, Maurice Coupeaud faisait fièrement son entrée dans Saïgon, à l’issue d’une course-marathon mémorable de 27 heures.

Comme toutes les bonnes inventions, elle était simple : elle s’inspirait du triporteur.

Dans l’esprit de son inventeur, comme dans celui du ministre Georges Mendel, le Cyclo-pousse constituait « un progrès dans le respect de la dignité de l’homme » qui n’était plus, tel l’antique coolie, « attelé comme une bête de somme à ses brancards », mais assis, trônant à l’arrière de l’engin. Voilà la véritable histoire du Cyclo-pousse, inventé en métropole, par un Français !

J’aurais pu raconter ça, mais… je n’ai rien dit. Oh, pas par courtoisie vis-à-vis de nos hôtes ! Pas par lâcheté non, plus ! Disons, par lassitude, car j’en ai ma claque de tous ces « idiots utiles », ces collabos même pas honteux, qui contribuent, par veulerie compassionnelle, à la dégénérescence de leur patrie ; patrie qui est aussi la mienne, hélas ! Alors, je m’inspire souvent de Michel Audiard qui disait, avec son pessimisme gouailleur : « J’parle pas aux cons, ça les instruit ! »

 

 

Notes :

 

  1. Vous aurez sans doute remarqué que, chez les mondains, on ne croise pas de bas ou de moyens fonctionnaires ; ils sont tous hauts fonctionnaires.
  2. Ce Service est indispensable au bon fonctionnement de notre armée mais ce n’est pas une pépinière de futurs grands guerriers et les héros y sont relativement rares.
  3. « Opex » = Opération Extérieure. Nous sommes actuellement présents sur cinq théâtres d’opérations extérieures (et nos « partenaires européens » nous regardent faire…)
  4. « la Rouge » est la Légion d’Honneur et « la Bleue », l’Ordre National du Mérite.
  5. Ou à son appartenance à la Franc-maçonnerie ?
  6. Je ne fais que transcrire ses propos car chez ces gens-là, on n’est « pas raciste mais… »
  7. « Au capitaine de Diên-Biên-Phu » publié en 2011 chez SRE-éditions.
  8. La voie la plus fréquentée, en Espagne, vers Saint-Jacques-de-Compostelle.
  9. Sans doute parce que je ne serais pas capable d’en faire autant ?
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