Par Edouard Husson

Au fait, vous qui brandissez de bonne foi des drapeaux ukrainiens, connaissez-vous la réalité économique et sociale derrière « la nation unie pour sa liberté sous la conduite d’un président héroïque» ?

Je recommande la lecture d’un article de Werner Rügemer, dont je traduis ici une grande partie. Lorsque j’ai visité l’Ukraine, il y a une quinzaine d’années, j’avais pensé que le pays aurait besoin d’une situation de paix durant plusieurs décennies et d’une bonne entente entre Européens et Russes pour s’en sortir. La plupart des habitants étaient “prêts à donner une chance à l’Ukraine”. Mais on sentait bien la précarité de bien des situations, l’émigration des classes moyennes, la présence des oligarques ; on constatait un taux de prostitution effrayant. Ce que nous dit l’auteur de cet article, c’est qu’après Maïdan, tout a basculé dans ce qu’on pouvait craindre de pire.

Vous avez dit salaire minimum ? 

“Lors de la première introduction d’un salaire minimum légal en Ukraine, en 2015, il s’élevait à 0,34 euro, soit 34 centimes par heure. Il a ensuite été augmenté : en 2017, il était de 68 centimes, en 2019, il était de 10 centimes de plus, soit tout de même 78 centimes, et depuis 2021, il est de 1,21 euro. Vous avez déjà entendu parler de cela ? (…)

Cela ne signifie évidemment pas que ce salaire minimum est effectivement payé correctement dans cet État. Pour une semaine de travail complète en 2017, le salaire minimum mensuel s’élevait ainsi à 96 euros. Mais dans l’industrie du textile et du cuir, par exemple, ce salaire minimum n’a été atteint que par des heures supplémentaires forcées et non payées pour un tiers des employés, généralement des femmes. Le paiement à la pièce est également très répandu – le nombre déterminé de chemises doit être cousu en une heure ; si cela ne fonctionne pas, il faut travailler plus tard sans être payé.

Lorsqu’il n’y avait pas de commandes, un congé non payé était ordonné. Les congés annuels auxquels la loi donne droit n’étaient souvent pas accordés ou pas payés. La direction de l’entreprise empêchait l’élection de représentants du personnel. Avec ce salaire minimum, les personnes se trouvaient bien en dessous du minimum vital officiel : il s’élevait à 166 euros l’année en question. (…)

L’industrie textile

Il existe environ 2.800 entreprises textiles officiellement enregistrées, mais aussi un nombre probablement aussi élevé de petites entreprises non enregistrées. Elles constituent depuis des décennies une économie souterraine tout à fait normale, souvent dans les petites villes et les villages.

Pourtant, la plupart de ces entreprises ne se classent que comme fournisseurs de deuxième classe pour les producteurs à bas prix mieux connectés au niveau international dans les pays voisins de l’UE, surtout en Pologne, mais aussi en Roumanie et en Hongrie.

C’est ainsi que 41 % des chaussures semi-finies, payées une misère, quittent l’Ukraine pour les usines à bas salaires de Roumanie, de Hongrie et d’Italie, où elles reçoivent l’innocente et belle étiquette “Made in EU”. (…)

La majorité des quelque 220.000 travailleurs du textile sont des femmes âgées. Elles ne survivent que grâce à leur propre agriculture de subsistance, par exemple en cultivant leur propre jardin avec un poulailler. Les maladies dues à la malnutrition sont fréquentes.

Les ouvrières du textile achètent généralement leurs propres vêtements à partir d’importations de seconde main : celles-ci proviennent principalement d’Allemagne, de Pologne, de Belgique, de Suisse et des États-Unis. L’Ukraine importe en effet beaucoup plus de textiles qu’elle n’en exporte.

Les importations coûteuses de Boss et d’Esprit, préproduites en Ukraine et provenant de l’Ouest riche de l’UE, sont destinées à la riche élite et à la bulle des ONG à Kiev – alors que la majorité des importations sont des textiles de seconde main les moins chers. Les ouvrières du textile, mais aussi la majorité de la population, ne peuvent s’offrir que des textiles jetables presque gratuits en provenance des pays riches.

Mais les syndicats occidentaux et les “défenseurs des droits de l’homme” continuent de regarder vers l’Asie et le Bangladesh lorsqu’il s’agit de bas salaires contraires aux droits de l’homme dans l’industrie textile. Bien que les bas salaires soient bien moins élevés en Ukraine. Il en va de même pour les discussions actuelles au sein de l’UE et du Bundestag allemand sur une loi relative à la chaîne d’approvisionnement : le regard se porte loin, à l’échelle mondiale, vers l’Asie, tandis que la chaîne de pauvreté UE-Ukraine est niée.

C’est là qu’elle se trouve, la corruption : C&A, Hugo Boss, Adidas, Marks&Spencer, New Balance, Esprit, Zara, Mexx sont les acheteurs finaux qui en profitent. Ils vivent d’une exploitation contraire aux droits de l’homme. C’est ici, dans les riches États de l’UE, que se trouvent les principaux acteurs de la corruption. En secret, ils saluent joyeusement l’inspection du travail inexistante ou complice de l’État ukrainien, et l’UE couvre également l’injustice systémique du travail, en rappelant rituellement et hypocritement, sans conséquence, la corruption en Ukraine. (…)

Sous-traitants des sous-traitants de l’Allemagne

Comme dans l’industrie du textile et du cuir, il en va de même dans d’autres secteurs. L’Ukraine était un centre de production industrielle de l’Union soviétique. Après l’indépendance en 1991, les oligarques ont repris les entreprises, ont fait des bénéfices et n’ont rien investi dans l’innovation. Des millions d’employés bien qualifiés étaient à la disposition des entreprises occidentales – pour des salaires très bas.

Des milliers d’entreprises, surtout américaines et européennes – environ 2.000 pour la seule Allemagne – sous-traitent des pièces plutôt simples : Porsche, VW, BMW, Schaeffler, Bosch et Leoni par exemple pour les câbles automobiles ; des groupes pharmaceutiques comme Bayer, BASF, Henkel, Ratiopharm et Wella font remplir et emballer leurs produits ; Arcelor Mittal, Siemens, Demag, Vaillant, Viessmann entretiennent des filiales de montage et de vente. Ici, les salaires atteignent deux à trois euros, c’est-à-dire plus que le salaire minimum, mais ils restent inférieurs à ceux des pays voisins de l’UE, la Hongrie, la Pologne et la Roumanie.

C’est pourquoi les sites ukrainiens sont étroitement reliés aux sites des mêmes entreprises dans les pays voisins membres de l’UE, où les salaires minimums légaux sont supérieurs à 3 euros et inférieurs à 4 euros. Mais cette mise en réseau est tout aussi valable avec les pays voisins encore plus pauvres que sont la Moldavie, la Géorgie et l’Arménie, qui ne sont pas membres de l’UE. Des filiales y sont également exploitées. Dans le cadre du “voisinage oriental” organisé par l’UE, toutes les différences de qualification et de salaire sont exploitées, avec l’Ukraine comme porte de sortie. (…)

Emigration 

Cette exploitation sélective des avantages du site par les capitalistes occidentaux n’a pas conduit au développement économique, bien au contraire. L’Ukraine s’est appauvrie sur le plan économique. La majorité de la population est devenue plus pauvre et plus malade. La migration de travail est une réaction de masse.

Elle a commencé très tôt. Jusqu’à la fin des années 1990, plusieurs centaines de milliers d’Ukrainiens ont émigré en Russie. Les salaires n’étaient certes pas beaucoup plus élevés, mais ce n’est pas en Russie que se répercutent l’occidentalisation excessive du mode de vie et le renchérissement du coût de la vie pour la nourriture, les loyers, la santé et les taxes d’État.

Depuis les années 2000, et de manière accélérée par les conséquences du coup d’État de Maidan en 2014, environ 5 millions d’Ukrainiens se déplacent en tant que travailleurs migrants – environ deux millions de manière plus ou moins permanente à l’étranger, environ trois millions font la navette vers les pays voisins. L’Etat polonais en particulier, qui revendique de toute façon des parties occidentales de l’Ukraine, encourage la migration de travail depuis l’Ukraine. Environ deux millions d’Ukrainiens travaillent en Pologne, principalement dans les services de base comme nettoyeurs, aides ménagères, serveurs, aides aux personnes âgées, chauffeurs de camion.  En Pologne, le commerce des agences de placement est également florissant : elles déclarent les Ukrainiens comme citoyens polonais et les placent en Allemagne et en Suisse en tant que personnel soignant à domicile : le salaire minimum local est alors payé pour une semaine de 40 heures, mais en réalité, le personnel soignant doit être de garde 24 heures sur 24, comme le stipule le contrat avec l’agence polonaise.

Des centaines de milliers d’Ukrainiens travaillent en Roumanie, en Hongrie, en Slovaquie et en République tchèque de manière permanente, temporaire ou en faisant des allers-retours, avec un salaire minimum compris entre 3,10 euros et 3,76 euros. Les Ukrainiens s’en réjouissent, même s’ils sont un peu poussés en dessous de ces salaires minimums – c’est toujours bien mieux que dans leur pays, et l’inspection du travail ne dit rien, et l’UE non plus.

Les étudiants d’Ukraine sont volontiers des saisonniers engagés dans l’agriculture de l’UE. Rien qu’en Basse-Saxe, on compte environ 7.000 étudiants par an, qui n’étudient certes pas forcément, mais qui arrivent avec de fausses cartes étudiantes. Ni l’Ukraine ni l’Allemagne ne procèdent à des contrôles, comme l’a révélé une étude de la Fondation Friedrich Ebert.

Où l’on reparle de la Lituanie

Salaire minimum en Lituanie : en 2015, il s’élevait à 1,82 euro, soit cinq fois plus qu’en Ukraine à l’époque ; en 2020, il était de 3,72 euros. L’UE encourage la Lituanie à devenir le centre européen de l’expédition : à l’aide de l’intelligence artificielle, des chauffeurs de camion bon marché et volontaires en provenance de pays tiers comme l’Ukraine, la Moldavie, mais aussi de plus loin comme les Philippines, sont guidés à travers l’Europe. Ils n’ont pas besoin d’apprendre la langue, ils reçoivent leurs instructions via leur smartphone et leur navigateur. C’est ainsi qu’au début de la guerre en Ukraine, les entreprises de transport en Lituanie et en Pologne ont soudain manqué de plus de 100.000 chauffeurs de camions – originaires d’Ukraine, ils n’avaient plus le droit de quitter le pays à cause du service militaire“.

Comprenez-vous désormais pourquoi l’Union Européenne a participé au coup d’Etat de Maïdan : il fallait absolument éviter que les Ukrainiens puissent comparer entre les conditions de travail que leur offrirait l’économie russe et le rôle de sous-traitants des sous-traitants que leur réservait la division internationale du travail telle que mise en place par l’industrie européenne, en particulier allemande !  Comprenez-vous à présent pourquoi l’Union Européenne a voulu hystériquement faire tomber la Russie par des sanctions ? Ce n’est pas seulement de la soumission aux Etats-Unis ! C’est le risque de perdre la rationalisation de l’utilisation la main d’oeuvre européenne qui est en question !

Vous trouvez déjà tout cela horrible et insupportable ? Attendez ! ce n’est que le début :

Les féministes occidentales ont piscine quand il y a une conférence sur l’Ukraine

“L’État (…) ukrainien a extrêmement creusé l’inégalité entre hommes et femmes. Avec 32 pour cent d’écart salarial entre les sexes, les femmes ukrainiennes occupent la toute dernière place en Europe : en moyenne, elles reçoivent un tiers de salaire en moins que leurs collègues masculins, et dans le secteur des finances et des assurances, ce chiffre atteint même 40 pour cent à travail égal – la moyenne de l’UE est de 14 pour cent. En raison des stéréotypes patriarcaux, les femmes sont en outre particulièrement souvent reléguées à des emplois précaires à temps partiel (…).

Prostitution… jusqu’en Allemagne

Les enseignantes de l’école primaire qui ne parviennent pas à s’en sortir avec leurs 120 euros par mois font (…) partie des 180.000 femmes estimées qui travaillent comme prostituées en Ukraine, des femmes divorcées célibataires avec enfant, des chômeuses.

Comme la prostitution est interdite, les exploitants de maisons closes gagnent de l’argent, tout comme les policiers et les chauffeurs de taxi, car le silence leur procure de bons revenus. Des appartements privés sont également utilisés, comme les maisons closes très bien situées dans la capitale Kiev. Les touristes sont attirés – avec 80 euros, ils sont de la partie. Huit services par nuit – ce n’est pas rare. Un peu moins de la moitié des recettes reste aux femmes. Certaines espèrent une période de transition d’un an, de deux ou même de trois ans. Souvent en vain. Un tiers devient toxicomane, un tiers est considéré comme séropositif.

Après la “libéralisation” des services sexuels par le gouvernement fédéral composé de Schröder (sociaux-démocrates) et de Fischer (les Verts), l’Allemagne est devenue le “bordel de l’Europe”. Dans son “Guide de voyage en Allemagne pour les femmes”, la société de développement GTZ, propriété de l’Allemagne, a fait de la publicité pour les Ukrainiennes qui auraient désormais de bonnes perspectives dans le commerce du sexe. Beaucoup sont venues. L’Allemagne de Merkel est devenue le centre européen de la prostitution commerciale, majoritairement illégale et tolérée par les autorités – des conditions favorables pour les femmes qui ne viennent pas d’un Etat membre de l’UE. Il est donc logique qu’en 2022, les proxénètes tentent de recruter des femmes ukrainiennes en fuite à la frontière”.

Sympathique Werner Rügemer ! Il sabote définitivement l’image d’Annalena Baerbock, défendant les valeurs démocratiques, de Robert Habeck expliquant bien sagement à ses compatriotes qu’ils doivent comme lui, prendre des douches à l’économie, d’Olaf Scholz proclamant que l’on ne doit pas capituler face à Poutine ! Mais vous n’êtes pas au bout de vos surprises :

GPA pour toutes … et les bébés éprouvette … le meilleur des Mondes est sous nos yeux devenu une triste réalité …

“Pour les entreprises occidentales, l’Ukraine est un site complaisant pour des pratiques qui sont autrement interdites, un site mille fois utilisé pour la mondialisation dirigée par les États-Unis. Cela vaut également pour l’utilisation commerciale du corps féminin, bien au-delà de la prostitution illégale.

L’Ukraine est le point chaud mondial pour la maternité de substitution industrielle, avec une “libéralisation” plus poussée qu’ailleurs. La pauvreté généralisée des femmes offre un réservoir inépuisable.

Vittoria Vita, La Vita Nova, Delivering Dreams ou plus prosaïquement BioTex – c’est sous ces noms que les agences de maternité de substitution de Kiev et Kharkov proposent les services des femmes. Des catalogues proposent aux étrangers fortunés de jolies Ukrainiennes en bonne santé. Les prix varient entre 39 900 et 64 900 euros pour un bébé livré en bonne santé. Les touristes de l’enfant désiré viennent des États-Unis, du Canada, d’Europe occidentale, de Chine.

Le couple de parents d’intention dépose ovules et sperme dans l’une des douzaines de cliniques spécialisées. (…) Ensuite, l’embryon étranger est implanté dans la mère porteuse. Celle-ci porte un enfant génétiquement étranger. Cette méthode a été développée aux Etats-Unis, mais elle est beaucoup plus chère : entre 110 000 et 240 000 euros. En Ukraine, c’est moins réglementé. La femme qui porte l’enfant ne doit avoir aucun lien génétique avec l’enfant, elle n’est qu’un outil étranger qui doit être oublié immédiatement après utilisation, qui n’existe même plus – et qui est prêt pour la prochaine utilisation pour un tout autre couple étranger.

Les prix varient selon que les parents souhaitent ou non que le bébé qu’ils ont commandé ait un sexe précis : sans choix de sexe, il coûte 39 900 euros chez BioTex, avec deux essais sur le sexe souhaité, il coûte 49 900 euros, et avec des essais illimités en nombre, il coûte 64 900 euros. Ces offres comprennent l’hébergement à l’hôtel, l’établissement de l’acte de naissance et du passeport au consulat allemand. Jusqu’à présent, plus de 10.000 bébés de ce type ont été livrés dans le monde entier.

La mère de substitution – une société de mères de substitution porte le nom qui convient : Surrogacy Ukraine – reçoit pendant la grossesse une prime mensuelle comprise entre 300 et 400 euros, une fois le produit livré avec succès, la prime de succès est portée à 15.000 euros. S’il y a une fausse couche, si l’enfant est handicapé ou si son adoption est refusée, les mères porteuses ne reçoivent rien. Leur état psychique n’est pas pris en compte, il n’existe aucune protection sociale contre les dommages de santé. Aucune étude n’est menée sur les conséquences à long terme”.

Tout au long de la traduction de cet article, je me suis dit que j’allais m’arrêter et vous renvoyer à la suite de l’article, si vous êtes intéressés. Mais on comprend tellement de choses à la lecture et cela aide tellement à placer en perspective l’hystérie d’une Ursula von der Leyen, la lâcheté d’un Emmanuel Macron ou le fanatisme d’un gouvernement britannique qui sait bien que les ressorts de la mondialisation risquent d’être mis à nu si on ne défend pas mordicus l’Ukraine !

Les syndicats ukrainiens écrasés : le temps où la CFDT défendait Solidarnosc en Pologne est loin. 

“Le gouvernement Zelenski a certes augmenté le salaire minimum à 1,21 euro, mais il affaiblit et détruit en même temps les syndicats, déjà de plus en plus affaiblis depuis l’indépendance. La loi sur le travail de décembre 2019 est à ce jour le point culminant de l’extrême illégalité du travail :

*Le contrat de travail zéro heure est autorisé : Le travail sur appel. Lorsque l’entrepreneur a du travail à donner, il fait appel à l’employé pour une courte durée. Le nombre d’heures de travail et le revenu du travail peuvent être nuls.

Les licenciements ne doivent plus être justifiés.

*La négociation individuelle des contrats de travail est encouragée – “négociation” est bien sûr un terme lénifiant pour désigner des offres sans alternative, ce qui ne pose aucun problème dans un contexte de chômage élevé. Dans les entreprises de moins de 250 salariés – soit plus de 95% des entreprises – les négociations collectives peuvent être suspendues. Les entreprises qui en profitent sont notamment les entreprises publiques, puis les groupes agroalimentaires et de tabac comme Nestlé et Philip Morris.

En outre, les syndicats doivent être expropriés et leurs biens confisqués. Même si elles sont affaiblies, elles ont encore des terrains et parfois de grandes maisons datant de l’époque soviétique, et ce dans les centres des villes. Pour Zelenski, ce sont des “vestiges russes” – il faut donc les exproprier !

Des centaines de milliers d’Ukrainiens ont protesté contre la nouvelle loi – aucun journal télévisé occidental n’en a parlé. (C’est moi qui souligne. EH) Dans une lettre commune du 9 septembre 2021, la Fédération syndicale internationale et la Fédération syndicale européenne – ITUC, CSI, CSI – ont attiré l’attention du gouvernement ukrainien et du comité de l’UE chargé de l’intégration de l’Ukraine sur ce point : Avec la nouvelle loi sur le travail, l’Ukraine viole non seulement tous les droits du travail de l’ONU et de l’Organisation internationale du travail (OIT), mais aussi les normes peu élevées de l’UE – pas de réaction. (…)

Ces oligarques terriens

Après l’indépendance, les quelque 7 millions de paysans issus de leurs fermes collectives se sont vu attribuer en moyenne environ quatre hectares de terre en propriété. C’est trop peu pour pouvoir pratiquer une agriculture autonome. C’est pourquoi les paysans ont jusqu’à présent loué leurs petites terres à des oligarques nationaux et étrangers pour un loyer peu élevé, actuellement 150 dollars par an en moyenne, contre 80 dollars en 2008.

Ainsi, l’oligarque Andry Verevski a réuni 570.000 hectares de terres louées avec le groupe Kernel, l’oligarque Oleg Bachmatiouk est parvenu à 500.000 hectares avec UkrLandFarming, l’investisseur américain NCH Capital de New York a atteint 400. 000 hectares, l’oligarque Iouri Kosouk pour MHP à 370.000 hectares, l’oligarque Rinat Akhmetov pour son Agro-Holding à 220.000 hectares, tandis que le Continental Farmers Group d’Arabie Saoudite ne loue “que” 195.000 hectares. Des fonds de pension suédois et néerlandais s’en mêlent. Des petits oligarques comme Dietrich Treis et Hans Wenzel, qui ont 60 hectares chez eux mais exploitent 4.500 hectares loués à un prix incomparablement bas en Ukraine, viennent de Bavière. Alexander Wolters, de Saxe, a loué 4.200 hectares ensemble, pour 60 euros l’hectare par an.

Ils sont tous pleinement intégrés à l’UE et au marché mondial occidental :

*Les sièges juridiques et fiscaux se trouvent de préférence dans les paradis financiers habituels de l’UE que sont Chypre, le Luxembourg et la Suisse, les gouvernements ukrainiens ont apporté des exonérations fiscales et des subventions.

*Ils reçoivent régulièrement des crédits importants de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et de la Banque européenne d’investissement (BEI).

*Les semences, les engrais, les pesticides et les techniques agricoles sont principalement entre les mains de groupes américains et allemands comme Cargill, Archer Daniels, John Deere, Corteva, Bayer et BASF.

Des managers très bien payés gèrent les affaires. Un petit nombre de paysans peuvent effectuer des services auxiliaires au salaire minimum dans cet agrobusiness organisé à grande échelle. Un peu de terre non louée leur permet de survivre misérablement.

Mais le gouvernement Selensky a mis fin à la pratique du fermage : Depuis le 1er juillet 2021, les agriculteurs peuvent vendre leurs terres, dans un premier temps uniquement à des acheteurs de nationalité ukrainienne. Pour ce faire, le gouvernement met en place un portail d’enchères sur lequel il est également possible d’enchérir de manière anonyme. L’autorisation de la vente des terres noires ukrainiennes, très fertiles, n’a pas seulement été exigée par les accapareurs de terres oligarchiques, mais aussi par le Fonds monétaire international (FMI), qui a notamment imposé cette condition à l’Ukraine, très endettée, pour un nouveau crédit de 5 milliards : les terres peuvent être vendues, cela conduit à un essor économique ! Un référendum ultérieur, en 2024, devrait permettre de passer à l’étape suivante : Vente des terres également aux étrangers. La poursuite de l’appauvrissement des familles paysannes est l’une des conséquences de ces conditions. C’est pourquoi de nombreux paysans ont protesté contre cette “réforme agraire” – sans effet. (…)

L’industrie du tabac et la contrebande de cigarettes. 

A partir de 1992, les plus grands groupes de cigarettes Philip Morris, R.J. Reynolds, British American Tobacco et Japan Tobacco ont acheté les fabriques de cigarettes en Ukraine. L’État est parfois resté quelques années en tant qu’actionnaire minoritaire.

La production avec une main-d’œuvre qualifiée de qualité, mais désormais moins bien payée, ne concernait que très peu le marché ukrainien. Le large éventail de marques de luxe comme Marlboro et Chesterfield, jusqu’aux marques les moins chères, était produit pour l’exportation. En contrepartie, le gouvernement complice a réduit la taxe sur le tabac à un niveau défiant toute concurrence internationale, soit moins de la moitié de la taxe normalement en vigueur en Europe. Parallèlement, les contrôles douaniers sont restés au niveau le plus bas.

A la fin des années 1990, la Commission européenne a reconnu que Philip Morris & Co produisait en Ukraine plus de 90 pour cent pour l’exportation, y compris avec les cigarettes bon marché pour la contrebande mondiale vers les Etats pauvres, mais aussi vers les Etats riches de l’UE. Cette contrebande porterait préjudice aux pays de l’UE à hauteur de 4 milliards d’euros par an. L’UE a porté plainte contre Philip Morris et Reynolds pour obtenir des dommages et intérêts. Le tribunal de New York a rejeté la plainte en 2001. Trois ans plus tard, Philip Morris a accepté de verser 1,3 milliard de dollars à l’UE pour soutenir la lutte contre la contrebande et les étiquettes contrefaites.

Mais Morris n’a pas payé pour le moment, et l’accord a été renouvelé en 2010. Morris s’est engagé à verser la somme, répartie sur 12 ans, à la Belgique, la Finlande, la France, l’Allemagne, la Grèce, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Portugal et l’Espagne. Ces Etats ont signé l’accord – mais pas tous les Etats membres de l’UE d’Europe de l’Est. Parallèlement, les complicités ont fleuri en coulisses : Michel Petite, directeur général du service juridique de la Commission européenne de 2001 à 2007, a rejoint en 2008 le cabinet américain Clifford Chance, où il a repris le client Philip Morris et est également devenu président du “comité d’éthique” de l’UE [14].

En Ukraine, un paquet de cigarettes Marlboro coûte 2,50 euros, malgré une taxe sur le tabac un peu plus élevée entre-temps, et 1,65 au Kosovo (état 2021) – alors que le paquet coûte 7 euros en Allemagne, 6,20 en Belgique, 10 en France, 6 en Italie, etc. C’est pourquoi, bien sûr, l’exportation et la contrebande de l’Ukraine continuent. C’est pourquoi les négociations sont rituelles et sans résultat, comme lors du 21e sommet UE-Ukraine. “L’Ukraine est devenue une plaque tournante mondiale pour la livraison de cigarettes illégales en Europe”, a avoué le vice-chef de la présidence ukrainienne, Alexeï Hontcharuk. Le président Zelenski a bien sûr réaffirmé que l’Ukraine lutterait contre la contrebande de tabac encore plus violemment qu’auparavant“.

La puissance du tableau de Rügemer, c’est qu’il met en place le puzzle dans son entier. Il ne reste plus qu’à montrer comme l’Ukraine d’après Maïdan a été transformée en la société la plus militarisée d’Europe.

Militarisme

“Le coup d’État de Maidan en 2014, organisé par des acteurs occidentaux – OTAN, Horizon Capital, Swedbank, National Endowment for Democracy, Black See Trust, Fondation Soros – a porté le petit banquier Arsenïi Iatseniouk au poste de Premier ministre ukrainien. Les boycotts contre la Russie ont entraîné la perte de plusieurs centaines de milliers d’emplois en Ukraine – environ 40.000 rien que pour les entreprises allemandes comme le sous-traitant automobile Leoni.

Le gouvernement ukrainien s’est alors orienté vers l’UE et a introduit en 2015 un salaire minimum légal : 34 cents par heure de travail. C’était une annonce claire du niveau auquel se situaient les revenus du travail. Les travailleurs, comme ceux de l’industrie textile et de l’agrobusiness, se réjouissent lorsque le salaire minimum est réellement versé. D’autres travailleurs se réjouissent lorsque le salaire horaire avoisine les trois euros. La migration de la main-d’œuvre vers l’étranger s’est accélérée, et les pays voisins d’Europe de l’Est, qui ne sont pas aussi appauvris, y ont volontiers recours. L’Ukraine est définitivement devenue “un fournisseur de main-d’œuvre bon marché pour les pays de l’UE”

L’État le plus pauvre d’Europe en termes de majorité démographique s’est équipé encore plus rapidement à partir de 2016 avec l’aide de l’OTAN, en particulier des États-Unis et de la Grande-Bretagne, passant de 2,9 pour cent du produit intérieur brut (PIB) pour l’armée en l’espace d’une demi-décennie au double d’ici 2020, donc déjà avant la guerre : à 5,9 pour cent – le modèle le plus élevé pour l’exigence du président américain Obama d’augmenter les budgets militaires à 2 pour cent. L’Ukraine se trouve ainsi au deuxième rang mondial après l’Arabie saoudite, avant même le deuxième meilleur élève des États-Unis, Israël, qui est très bien équipé.

L’Ukraine, qui n’est pas membre de l’OTAN et qui compte désormais 41 millions d’habitants, a, avec ses 292.000 soldats, plus de militaires que les autres membres de l’OTAN, même les plus grands (à l’exception bien sûr des Etats-Unis), c’est-à-dire plus de soldats que l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, la Grèce, l’Espagne, la Pologne, la Roumanie… L’Etat dont la majorité de la population est la plus pauvre d’Europe s’est en même temps offert, ou plutôt a offert à ses sponsors de Washington, Bruxelles, Londres, Paris et Berlin, les dépenses militaires de loin les plus élevées. Et on devrait s’étonner qu’il y ait eu une guerre à la clé ? (…)

Le FMI a accordé des crédits à “l’État le plus corrompu d’Europe” (Transparency International) sous conditions de réductions sociales et de retraites, d’augmentation des taxes communales (eau, eaux usées, déchets) et des prix de l’énergie de l’État ainsi que de nouvelles privatisations. Le FMI a également été un fauteur de guerre : il a fait savoir que la perte du Donbass aurait un impact négatif sur le montant des crédits occidentaux.

La santé des Ukrainiens s’est détériorée

La dette publique a été réduite à un joli 60 % en 2020, ce qui est excellent pour une adhésion à l’UE. Conséquence : la majorité de la population est encore plus pauvre, le coût de la vie, les denrées alimentaires, les taxes communales, les loyers, les frais de santé et d’énergie ont augmenté – ne sont plus que partiellement abordables, voire plus du tout. En 2013, avant le coup d’État de Maïdan, la pension moyenne s’élevait encore à 140 euros, ce qui était le point culminant de l’histoire de l’Ukraine indépendante. Depuis 2017, la pension moyenne est de 55 euros. De plus en plus de retraités doivent continuer à travailler.

Depuis l’indépendance orientée vers l’Occident, la population de l’Ukraine a diminué de 51 millions d’habitants à 41 millions aujourd’hui. Avant même la guerre actuelle, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) prévoyait une nouvelle diminution en 2050 : 32 millions d’habitants, dont la moyenne d’âge serait encore plus élevée qu’aujourd’hui.

La population la plus pauvre d’Europe est aussi la plus malade : l’Ukraine est le premier pays d’Europe pour les décès dus à la malnutrition.

Comme l’a si bien loué la présidente de la Commission européenne, Mme von der Leyen : “L’Ukraine défend de manière impressionnante nos valeurs européennes !” C’est pourquoi l’Ukraine doit devenir membre de l’UE. Et la présidente d’ajouter : “L’Ukraine mérite ce statut, car elle est prête à mourir pour le rêve européen”. 

La politicienne au vernis chrétien a plus raison qu’elle ne le croit.

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