La grève générale a été déclarée en Guyane par les syndicats le 27 Mars 2017. Cette proclamation revêt quelque chose de révolutionnaire : il s’agit d’organiser un blocage généralisé de ce département d’Outre-mer Français d’environ 250.000 habitants. Les autorités de la République le savent mais veulent l’ignorer : la Guyane est devenue depuis longtemps une véritable poudrière où tout peut basculer très vite.

        Le taux de chômage y atteint plus du double de celui de la métropole. Le taux de criminalité y est 14 fois plus élevé. 23 actes de violence pour 1.000 habitants, 200 viols par an et 428 vols à main armée ! La situation démographique y est explosive. Le taux de fécondité par femme atteint les 3,4 enfants (1,9 en Métropole), soit un taux de natalité de 27,6 pour 1.000 habitants. Au nord, dans le territoire de Saint-Laurent-du-Maroni, la fécondité est l’une des plus élevées au monde, supérieure ou égale à celle des pays les plus pauvres de la planète : 5,2 enfants par femme avec un taux de natalité de 45 pour 1.000 habitants.

        Les phénomènes migratoires y sont considérables. La population de ce territoire est composée à 45 % de ressortissants étrangers, la plupart issus de l’immigration du Surinam. L’Orpaillage, c’est-à-dire l’exploitation de l’or dans la forêt amazonienne par des trafiquants et contrebandiers, est la source essentielle de la criminalité violente. Elle entraîne des phénomènes de pollution au mercure désastreux pour l’environnement et la santé de la population locale.

        Tous les facteurs d’un chaos généralisé se trouvent donc réunis en Guyane. Et pourtant, la Guyane est un territoire stratégique pour la France mais également pour l’Europe. La base de Kourou qui assure le lancement des fusées Ariane est un véritable îlot de modernité, déployant ses technologies de pointe au service de l’indépendance spatiale européenne. C’est l’avenir de la puissance de notre continent qui se joue dans ce domaine éminemment stratégique pour nos Peuples.

        Face à une telle déliquescence du pouvoir central, incapable de prendre les décisions nécessaires à la préservation de nos intérêts géopolitiques, il convient de s’interroger sur les causes profondes de cette situation d’abandon et de renoncement que nous constatons, non seulement en Guyane, mais également sur l’ensemble du territoire Français.

        Pour La Ligue du Midi, il faut considérer la situation autour de trois dimensions qui permettent de comprendre ce qui se joue en ce moment en proposant un modèle d’organisation institutionnelle qui permet la décision politique tout en favorisant la démocratie locale.

PLAN

– Première partie : Les deux conceptions de la souveraineté
– Deuxième partie : L’Europe comme absence de substance politique

– Troisième partie : La subsidiarité européenne, réponse au mondialisme

 

Première partie : les deux conceptions de la souveraineté

        Le concept de souveraineté renvoie à deux acceptions principales : l’une définit la souveraineté comme la puissance publique suprême, celle qui a le droit et, théoriquement, la capacité de faire prévaloir en dernière instance son autorité. L’autre désigne le détenteur ultime de la légitimité du pouvoir, renvoyant alors au fondement de cette autorité.

        Quand on parle de souveraineté nationale, en la définissant notamment comme le moyen de l’indépendance, on se situe dans la première acception. Quand on parle de souveraineté populaire, on se situe dans la seconde.

        Les notions de pouvoir et de légitimité se trouvent ainsi associées d’emblée à celle de souveraineté.

La souveraineté selon Jean Bodin : exercice du “Commandement Politique”

        A l’échelle internationale, la souveraineté signifie que rien ne peut être imposé à un Etat sans son consentement. Le Droit International est en conséquence un droit de simple juxtaposition, excluant toute immixtion ou interférence et qui se borne à fixer des règles acceptées par tous.

        Une première remarque : cette souveraineté est éminemment relationnelle, sinon dialectique, car la souveraineté d’un état ne dépend pas seulement de sa volonté d’être souverain, mais aussi du degré de souveraineté qu’il peut préserver face à la souveraineté des autres.

        Aristote ne dit pas un mot de la souveraineté, mais le seul fait qu’il insiste sur la nécessité d’un pouvoir suprême montre que l’idée ne lui est pas étrangère, car tout pouvoir suprême –summum imperium chez les Romains – est par définition souverain.

        Le problème de la souveraineté est réapparu à la fin du Moyen Age dès que s’est posée la question de savoir, non plus quel est le meilleur mode de gouvernement possible ou quelles doivent être les fins de l’autorité détenue par le pouvoir, mais ce qu’il en est du lien politique unissant un peuple à son gouvernement, c’est-à-dire comment doit se définir au sein d’une communauté politique le rapport entre gouvernants et gouvernés.

        C’est à cette question que le magistrat Français Jean Bodin (1520-1596) s’est efforcé de répondre dans son célèbre livre La République, paru en 1576. C’est dans le contexte d’une double revendication que Jean Bodin élabore cette analyse conceptuelle de la souveraineté : désir de restauration de l’ordre mis à mal par les guerres de religion, et demande d’émancipation de la part de Rois de France vis-à-vis de toute forme d’allégeance envers le Pape et l’Empereur.

        Jean Bodin commence par rappeler, à très juste titre, que la souveraineté (majestas), dont il fait la clé de voûte de tout son système, est un attribut du commandement, qui constitue lui-même un présupposé du Politique. Il affirme que le gouvernement n’est fort que s’il est légitime et souligne que son action doit toujours rester conforme à un certain nombre de valeurs déterminées par la justice et la raison.

        Mais il se rend compte en même temps que de telles considérations ne suffisent pas à rendre compte de la notion de puissance souveraine. C’est la raison pour laquelle il déclare que la source du pouvoir provient de la loi. La capacité de faire et de casser les lois, dit-il, est ce qui appartient en propre au Souverain, ce qui constitue sa marque : puissance de légiférer et puissance de gouverner sont identiques.

        La conclusion qu’en déduit Jean Bodin est radicale : ne pouvant être assujetti lui-même aux décisions qu’il prend ou aux décrets qu’il édicte, le Prince est nécessairement au-dessus de la loi. C’est la formule que l’on trouvait chez les jurisconsultes romains : « princeps solutus est legibus ».

        Il faut, écrit jean Bodin, que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui. Les lois du prince ne dépendent que de sa pure et franche volonté. Est donc souverain le pouvoir que possède un prince d’imposer des lois qui ne lient pas à lui-même, pouvoir pour l’exercice duquel il n’a pas non plus besoin du consentement de ses sujets. Richelieu dira plus tard, dans le même esprit : « le prince est maître des formalités de la loi ».

        La souveraineté de Jean Bodin est donc totalement exclusive : posant le Roi en législateur unique, elle confère à l’Etat une compétence originaire et illimitée. Par suite, un Etat souverain se définit comme un Etat dont le prince ne dépend de nul autre que de lui-même. Cela implique que la Nation se constitue en un Etat, s’identifiant à cet Etat. Pour Jean Bodin, un pays peut bien exister par son histoire, sa culture, son identité ou ses mœurs, il n’existe politiquement que pour autant qu’il se constitue en Etat – et en Etat souverain.

        Cette théorie nouvelle est évidemment capitale. D’une part, elle dissocie société civile et société politique. D’autre part, elle jette les bases de l’Etat-nation moderne, qu’elle caractérise par la nature indivisible et absolue de son pouvoir. Avec Jean Bodin, la théorie politique entre de plain-pied dans la modernité.

        La souveraineté selon Jean Bodin, est surtout inséparable de l’idée d’une société politique abolissant les appartenances et ses fidélités particulières, en s’instaurant sur les ruines des communautés concrètes. Cette conception annonce la redéfinition du Peuple comme uniquement composée d’atomes individuels, tous placés à égale distance du pouvoir souverain.

        La modernité triomphante poussera la logique jusqu’à l’absurde, en déclarant l’homme « interchangeable » au plus grand profit des oligarchies qui nous gouvernent.

        Cette conception de la souveraineté a successivement inspiré la monarchie absolue, le jacobinisme révolutionnaire, le nationalisme étatique, les fascismes et tous les régimes autoritaires. Aujourd’hui, les courants politiques les plus opposés revendiquent cette définition : républicains et nationalistes xénophobes, souverainistes de droite et de gauche, toutes ces familles politiques ayant en commun d’être particulièrement attachées à cette idée et, surtout, à croire qu’on ne peut concevoir celle-ci autrement.

        C’est pourtant une toute autre idée de la souveraineté que l’on trouve exposée au tout début du XVII ème siècle, par Johannes Althusius dans son ouvrage principal : la Politica methodice digesta (1603).

Althusius : le Peuple délègue la souveraineté mais ne s’en dessaisit pas

        Adversaire de Jean Bodin, Althusius (1557-1638) se fonde sur Aristote pour décrire l’homme comme un être social, naturellement enclin à la solidarité mutuelle et à la réciprocité (ce qu’il appelle la communication des biens, des services et des droits). Récusant l’idée d’un individu se suffisant à lui-même, il affirme que la société est toujours première par rapport à ses membres, et qu’elle se constitue par une série de pactes politiques et sociaux conclus successivement, en remontant à partir de la base, par une multitude d’associations autonomes, naturelles et institutionnelles, publiques et privées : familles et ménages, guildes et corporations, communautés civiles et collèges séculiers, cités et provinces, etc.

        Ces « consociations » (le terme provient du processus de constitution des Pays-Bas : la libre alliance consentie de chaque province) s’encastrent les unes dans les autres dans un ordre allant du plus simple au plus complexe. Les individus y contractent à chaque niveau, non en tant qu’atomes individuels, mais comme membres d’une communauté déjà existante, celle-ci n’abandonnant jamais ses droits au bénéfice d’une communauté la surplombant.

        La souveraineté chez Althusius n’est donc aucunement synonyme d’omni compétence comme chez Bodin. Elle représente seulement le niveau de pouvoir disposant des capacités de décision et d’exécution les plus larges.

        Le souverain n’est pas celui qui peut tout faire à son gré, sans avoir de comptes à rendre à quiconque. Il est celui qui dispose d’un pouvoir plus étendu que les autres, mais il ne peut en user que pour autant que ce pouvoir lui est reconnu ou concédé. A tous les niveaux, existe un «  échange de souveraineté », c’est-à-dire une différenciation des instances, un partage des compétences allant de l’échelon le plus bas vers le plus élevé.

        Alors que la souveraineté de Bodin est à la fois une pyramide et une circonférence dont toute la surface est ordonnée vers le centre, la souveraineté chez Althusius implique la pluralité, l’autonomie, l’entrelacement des niveaux de pouvoir et d’autorité.

        Et on voit bien comment cette conception héritée de Bodin par les tenants de la république jacobine, rend tout simplement impossible la bonne compréhension des problématiques Guyanaises, n’ayant comme solution que de déverser des centaines de millions d’Euros sur le « Peuple Guyanais », comme le proclame la Ministre de l’Outre-mer Madame Ericka Bareigts, qui n’hésite pas à présenter ses excuses pour tant d’années de sous-investissements.

        Cette crise de l’Etat Central fera l’objet de notre deuxième partie qui traitera de la sortie de l’âge Westphalien qui signe la fin de la modernité… Et l’avènement des Patries Charnelles.
Faites connaitre notre site, partagez !