La chronique des jardiniers

 

Nous avons tous en tête la formule du ministre Sully surintendant des finances sous le règne de Henri IV, « Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée », mais en mesurons-nous bien tout l’intérêt ?

Certes, sur le plan politique, Sully, qui s’était donné pour mission de faciliter l’agriculture française en construisant des canaux et des ponts, rendait ainsi hommage à la paysannerie du royaume dont les deux grandes activités étaient la culture des céréales et l’élevage. Mais la métaphore des mamelles qui nous renvoie au monde des mammifères, êtres vivants se nourrissant dès leur naissance du lait de leur mère, assimile le royaume de France à un être juvénile qui tête encore sa mère ! Que penser de la réduction du nombre de mamelles à deux ? Evocation de la féminité nourricière ?

Au-delà de l’image d’une renaissance après les désastres des guerres intestines qui ont affaibli le royaume, cette façon d’associer intimement le sol et ses richesses à l’entité politique du royaume est un puissant hommage au monde agricole (« qui cultive les champs »), mais surtout une reconnaissance profonde envers la terre nourricière, la traditionnelle alma mater honorée pour sa fertilité, chantée par Virgile ! On salue donc l’habile renouvellement de l’image antique de Sully qui reste proche du peuple sans avoir l’air de faire œuvre de pédant !

Mais reste à nous interroger sur la raison du silence implicite de Sully concernant l’art de cultiver la terre dans les jardins quand on sait que se développe dans l’histoire du livre le genre des traités de jardinage ? Ainsi, le fameux « Théâtre d’agriculture et mesnage des champs » d’Olivier de Serres, Seigneur du Pradel, publié en 1600 dont la petite histoire raconte qu’Henri IV en avait fait son livre de chevet ! Cet ouvrage, fondé sur ses propres expérimentations dans son domaine du Vivarais pour introduire l’irrigation et améliorer la qualité des productions et leur rentabilité, connut un tel succès qu’Olivier de Serres est considéré comme le père de l’agronomie française scientifique.

Or, il faut rappeler que sous l’Ancien Régime les personnes sachant lire représentent à peine un pour cent de la population, ce qui nous renvoie à l’aristocratie laïque et religieuse, soit, grosso modo, aux figures du gentilhomme campagnard et de l’abbé responsable d’un domaine entretenu par des moines. Cet ouvrage ne s’adressait donc qu’à un public restreint ; restreint étant alors le nombre de ceux qui avaient les moyens de se construire un jardin potager selon les règles de l’art, le fin politique Sully aura choisi de le passer sous silence.

Comme nous sommes encore loin des tracas de la politique agricole européenne soumis aux diktats des marchés financiers !

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