héroïsme

Les valeurs héroïques ont évolué tout comme les conceptions de l’humain ou du surhumain au cours de l’Histoire et du temps. Ainsi, de l’héroïsme Grec classique, nous en sommes aujourd’hui à l’anti héros érigé en modèle. Pourtant, des constantes subsistent, cimentant notre imaginaire collectif, notre roman identitaire.


Le héros classique

De l’antiquité et de tout temps, le héros a fait partie de l’histoire humaine. Il était l’homme affrontant de manière désintéressée une situation le mettant en danger de mort. Son courage devant le tragique, en faisait un modèle, voire un demi dieu dont l’exemple se transmettait sous forme narrative de légende, de mythe, d’épopée ou de chanson de geste destinés à ré enchanter le monde. Hannah Arendt décrit l’acte héroïque comme une action s’inscrivant dans la mémoire, transmise de génération en génération, action qui ouvre à un commencement, une ère nouvelle, exemplaire du point de vue de la grandeur de l’homme.
L’héroïsme est fondateur de légende, de roman et d’imaginaire commun, il est fondateur de l’identité d’un peuple. L’Histoire de France a ses héros et ses figures mythiques qui le fondent. L’héroïsme est au cœur de notre identité.
Le héros est toujours la proie d’un combat dans lequel il trouve une occasion de se dépasser, ses vertus sont diverses et même antagonistes. Une vision rationaliste place l’héroïsme dans la maîtrise de soi, l’obéissance vertueuse à une obligation morale contre l’égoïsme et le caractère déréglé des passions, tandis qu’une vision romantique fait du héros un être énergique et passionné, habité par une mission personnelle.

 

Les conditions de l’héroïsme

Or, à l’heure de la « convergences des chaos » selon l’expression de G Faye, la figure du Héros a disparu, et la notion d’héroïsme est totalement dévalorisée. Le fil de la légende et de la mémoire héroïque a été rompu, et casse l’unité nationale, brise les résistances.
Avec le modèle d’Achille, les grecs ont accordé au héros quatre vertus : noblesse, expansion vitale, action créatrice, ardeur généreuse.

  • Noblesse

Pendant toutes les années où, sans le savoir, il est victime du Destin, Œdipe ne saurait être considéré comme un héros. Il ne le devient que lorsqu’il a enfin reconnu la Fatalité qui l’accable et qu’il l’affronte dignement. En ce sens, la lucidité est inséparable de l’héroïsme. Être un héros, c’est affronter la fatalité et ne pas subir le destin. Lucide, le héros a également le « panache » de Cyrano : capable de choisir le chemin des crêtes quand tout invite à se contenter des routes balisées. L’effort, la difficulté plutôt que la faiblesse et le relâchement. Pourtant, le héros est capable de secrètes failles. Il est toujours susceptible d’être ému par des faiblesses qui nous rappellent qu’il ne saurait exister de héros érigés à l’encontre la nature humaine.
Don Juan donne au Pauvre, qu’il n’a pas réussi à corrompre, le Louis d’or ; Valmont s’incline devant la véritable vertu, Achille finit par rendre à Priam éploré, le corps d’Hector parce qu’il pense à son propre père. Être un héros, c’est aussi se laisser émouvoir par les faiblesses de la nature humaine, c’est rester humain.

  • Expansion vitale

Il y a toujours, dans la figure du héros, quelque chose de lumineux, de rayonnant. Il se révèle au monde par des exploits éclatants qu’il doit à la fougue de sa jeunesse ou à la force de son âme, à sa conviction, à sa volonté. Si le héros est souvent le sauveur de tout un peuple, il est aussi guetté par l’ivresse de sa puissance et la démesure de sa mégalomanie. En ce sens, l’orgueil d’Achille est sévèrement puni par la mort du « double » Patrocle, qui le rend à sa mission et lui fait accepter sa propre mort. Le héros doit se garder de la griserie de la toute puissance, savoir qu’il n’est pas invincible, rester dans une dimension humaine.

  • Action créatrice

Le héros de la mythologie grecque concourt à l’œuvre de Zeus pour réguler le chaos et soumettre la puissance à l’ordre ; il est associé à l’action créatrice. Le héros humain est celui qui exerce un véritable appel. Il concourt à l’action créatrice en maintenant, ou en rétablissant l’harmonie contre le chaos et la barbarie. Il nous entraîne par son exemple à concourir à la régulation des forces qui nuisent à l’harmonie du monde. Les héros comme les saints laissent des imitateurs, ils entraînent derrière eux les foules. Pourtant, ils ne demandent rien. Seule la valeur créatrice de leur action suffit. Ils n’ont pas besoin d’exhorter ; leur existence est un appel, une preuve, un modèle. D’où leur vient cette force ? Exemplarité, dévouement, don de soi, esprit de sacrifice, charité. « Le capitaine du navire se reconnaît dans la tempête, l’athlète dans la course, le général dans la bataille, et le héros, le magnanime se reconnaît dans le malheur ».

  • Ardeur généreuse

Platon fait observer que la racine du mot héros (hêrôs) est de la même origine que celle qui désigne l’amour (êrôs). Ainsi, nous narre t‘il l’histoire d’Alceste, fille de Pélias, qui consentit à mourir pour son époux. L’héroïsme est geste d’amour, ce qui explique qu’il se manifeste si souvent par le sacrifice. C’est celui des lanceurs d’alerte et des héros du combat patriotique qui se sont vus affrontés aux institutions, notamment judiciaires, lesquelles, au lieu de les soutenir les ont rudement rudement meurtris. Car, il ne saurait être question d’héroïsme sans cette volonté d’être fidèle à soi-même en dépit de tout, et de fuir les mangeoires où se repait le gros du troupeau. L’ardeur généreuse, c’est privilégier le bien commun plutôt que son intérêt propre. C’est parfois souffrir, mais refuser de subir.

 héroïsme

L’anti-héros

L’époque post moderne a consacré la figure de l’anti-héros et de l’acte gratuit (Dostoïevski, Gide, Sartre, Camus…) , petit homme sans grandeur ni noblesse ni même dignité. De son côté, Hannah Arendt indique que le règne du social entraîne « la dégradation du monde commun et le dépérissement de la capacité d’agir ». Impuissance, manque de volonté, lâcheté, irresponsabilité personnelle, régression infantile d’immatures jamais devenus adultes ; le « loser », le « Tanguy », le « nul » sont désormais les modèles promus. Est-ce l’effet des guerres mondiales tellement dévastatrices qu’elles ont amené à douter de la possibilité d’influer, maîtriser le monde ? Serait-ce plutôt l’hyper satisfaction de tous les besoins permise par la société de consommation qui a tué l’envie, l’élan vital, le besoin de reconnaissance ? Serait-ce, comme le signale Francis Fukuyama, que l’entrée dans l’ère de la démocratie libérale acte la disparition de l’héroïsme, « lutte pour la reconnaissance » qui exige audace, courage et imagination, pour le remplacer par le calcul économique et technique ? L’anti-héros contemporain est un être sans certitude, veule et bas, tellement ordinaire et incapable de dépassement qu’aucune situation ne peut le sortir de sa médiocrité. Il est le symbole d’une civilisation décadente. Depuis 1968, il a été, hélas, érigé en modèle pour toutes les générations qui ont suivi.


L’inversion des valeurs

Le comble du nihilisme de l’époque nous est fourni en contrepoint par la définition du soldat -applicable au héros- dans la récente Encyclopédie anarchiste, laquelle indique que « risquer sa vie pour pouvoir tuer, mourir pour la patrie est un signe de bestialité, crime, inconscience, bref, c’est le fait de cesser d’appartenir à l’humanité. L’acte héroïque ne serait le fait que de fous, fourbes, ou criminels » ! Voilà le triste fond de la condition humaine où l’homme d’aujourd’hui s’enfonce !

La plupart des Français n’ont plus aucune connaissance ni du roman, ni de l’héroïsme national. Pourtant face au retour du tragique dans l’Histoire seuls les saints et les héros pourront sauver le pays : « Malheureux le pays qui n’a pas de héros ! » – « Malheureux le pays qui a besoin de héros. » (Bertolt Brecht – la vie de Galilée).

De nos jours, le surgissement du tragique dans nos vies personnelles va obliger à retrouver un héroïsme pratique, non idéalisé. Nous allons tous devoir retrouver le sens des valeurs précitées… Chacun à sa mesure, en fonction de ses forces et de ses moyens. Si tout le monde n’est pas capable d’un héroïsme grandiose destiné à entrer dans les livres d’histoire, chacun peut se dépasser et s’élever, ne fut-ce que vers un héroïsme modeste, anonyme, domestique, partagé par tous ceux qui entendent ne pas plier l’échine.

Car, l’héroïsme ne se décide pas, ne s’apprend pas, ne se commande pas, il se manifeste, Il surgit quand on mesure que ce que l’on risque de perdre vaut plus que soi-même. L’héroïsme est le résultat de l’entrechoquement d’une personnalité inachevée, naturellement peureuse et paresseuse, et d’une âme victorieuse qui la transcende.


Les lanceurs d’alerte sont les devanciers du combat qui s’annonce.

 

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