Chronique de Paysan Savoyard

 

A quelques jours de la date à laquelle s’amorcera le déconfinement, le nouveau point d’étape qu’il convient d’effectuer ne diffère guère des précédents. L’incertitude scientifique au sujet de ce nouveau virus reste presque aussi totale qu’il y a trois mois. De même on ne sait pas réellement à ce stade si, une fois l’épidémie passée, le virus s’apparentera par le nombre de ses victimes à la grippe espagnole de 1918 (50 millions de morts dans le monde) ou si le nombre total des décès restera finalement du même ordre de grandeur que pour les grippes saisonnières les plus sévères.

 

Sur le plan politique et administratif les choses sont en revanche bien plus claires et une certitude s’impose d’ores et déjà: certains pays ont bien géré la crise. D’autres non, et la France est de ceux-là.

Trois mois plus tard, nous sommes toujours en situation de pénurie

Plus de trois mois après l’arrivée du virus en France le pays reste en situation de pénurie. Les personnels de santé non hospitaliers (médecins de ville, Ehpad, dentistes, personnels paramédicaux) ne disposent toujours pas des moyens de se protéger, qu’il s’agisse des masques, des blouses ou des autres équipements de protection. Même à l’hôpital les moyens de protection paraissent insuffisants, au moins dans certains établissements : c’est ainsi que la femme d’un médecin hospitalier qui vient de mourir porte plainte aujourd’hui contre divers responsables politiques et administratifs, affirmant que son mari n’a pas disposé des équipements de protection nécessaires. Nous sommes toujours également confrontés à une pénurie de tests : par exemple le nombre de tests disponibles est insuffisant pour permettre des dépistages dans les Ehpad, obligeant ainsi à consigner dans leur chambre tous les pensionnaires y compris les personnes qui ne sont pas atteintes. Quant aux capacités hospitalières elles restent aux limites de la saturation dans la moitié des régions. De façon générale, cette crise a révélé que nous sommes désormais presque totalement dépendants de l’étranger, d’où nous importons tout, masques, blouses, tests, médicaments et autres appareils de réanimation…

Le gouvernement continue à multiplier les décisions hésitantes et floues

Depuis le début de la crise, les décisions prises apparaissent le plus souvent floues et sans cap. C’est ainsi que la réouverture des écoles qui vient d’être décidée apparaît peu cohérente, à quelques semaines des vacances d’été. De nombreux maires, notamment en Ile-de-France, ont d’ailleurs annoncé qu’il serait impossible dans les écoles de respecter les conditions de sécurité. De même les responsables des entreprises de transport ont déclaré que le respect des règles énoncées par le gouvernement (distance entre les voyageurs, réduction de leur nombre, désinfections) serait très difficile à obtenir. Pour ce qui est des masques, le gouvernement en préconise aujourd’hui l’usage et s’apprête même à les rendre obligatoires dans les transports… après avoir prétendu pendant trois mois qu’ils ne servaient à rien dans la population générale. De même le gouvernement annonce son intention de multiplier les tests, alors qu’il les considérait il y a peu comme inutiles car non fiables…

Un nouveau pas-de-deux particulièrement significatif vient d’intervenir. Alors que M. Véran avait annoncé qu’à partir du 11 mai les étrangers entrant sur le territoire métropolitain ainsi que les personnes venant des DOM-TOM seraient soumis à une quarantaine obligatoire, ce qui paraît relever du bon sens, l’Elysée a rapidement précisé que cette quarantaine ne s’appliquerait pas aux ressortissants des pays de l’UE, et ce alors même que plusieurs pays européens sont des foyers d’infection majeurs… Le sans-frontiérisme idéologique continue à gouverner.

La bonne décision serait d’isoler l’Ile-de-France et de laisser le reste du territoire revenir à une vie quasi normale

Les décisions qu’il aurait fallu appliquer d’emblée – la fermeture des frontières et la mise à l’isolement des quelques foyers d’infection apparus initialement – n’ont pas été prises. De ce fait le virus a circulé librement pendant presque deux mois. Par crainte d’un débordement complet des structures de santé, le gouvernement a alors été contraint de confiner la population pendant deux mois, mettant à l’arrêt au moins un tiers de l’activité économique. Les conséquences économiques et sociales de ces mauvaises décisions risquent d’être lourdes et durables, plus lourdes et durables que dans la plupart des autres pays européens, où le confinement a duré moins longtemps et est resté moins étendu.

Au vu des cartes que le gouvernement rend publiques désormais dans la perspective du déconfinement, la décision qu’il faudrait prendre maintenant après ces deux mois de confinement saute aux yeux : ce n’est pourtant pas celle qui sera retenue…

Le gouvernement publie en effet depuis deux semaines la carte des départements « verts » et « rouge » qui obéiront le 11 mai à des règles différentes. Cette carte présente également les départements « orange », en situation incertaine à ce jour. Cette carte, qui prend en compte le degré de circulation du virus et le degré de disponibilité des capacités hospitalières, place en rouge un gros quart du territoire, un autre quart en orange et une moitié en vert.

Mais les autorités publient, plus discrètement, une seconde carte, actualisée quotidiennement. Cette seconde carte, dont les données permettent de confectionner la première, rend compte elle seulement de la circulation du virus, en se fondant sur le nombre de passages dans les services d’urgence. Or cette seconde carte est très différente de la première : elle montre que dans la quasi-totalité des départements, tous en vert, le virus circule désormais très peu. Il ne circule aujourd’hui de façon active qu’en Ile-de-France et plus précisément dans quatre départements, les seuls à être en rouge : Paris, les Hauts de Seine, le Val d’Oise et l’Oise, à la frontière de la région. L’intensité de la propagation du virus en Ile-de-France découle probablement de l’impossibilité d’y éviter les contacts, compte-tenu de la densité de la population qui continue à se déplacer pour travailler, faire les courses et s’aérer. Pour ces mêmes raisons, on peut penser qu’en Ile-de-France le risque de contamination lié aux transports en commun dès lors que ceux-ci reprendront est particulièrement élevé.

Dans ces conditions la décision qu’il faudrait prendre paraît évidente : il faudrait prendre la décision d’isoler l’Ile-de-France c’est-à-dire d’y empêcher les entrées et les sorties. A l’intérieur de l’Ile-de-France il faudrait maintenir les mesures limitant la circulation et les contacts. Et il faudrait laisser le reste du territoire revenir à une vie normale, avec simplement quelques restrictions comme l’interdiction des rassemblements importants. En fait il faudrait prendre aujourd’hui le même type de décision que celle qui aurait dû être prise fin janvier : isoler strictement les foyers d’infection, afin d’éviter la contamination du reste du territoire.

Ce n’est malheureusement pas ce que le gouvernement s’apprête à faire. Le pronostic est donc facile à établir. Du fait du confinement, les entrées et sorties d’Ile-de-France sont actuellement très limitées : le déconfinement du 11 mai tel qu’il est prévu va en accroître fortement le nombre.

On peut donc craindre que, du fait de ces allers et venues en Ile-de-France qui vont reprendre, l’épidémie ne reprenne elle-aussi dans le reste du territoire, alors qu’elle y est aujourd’hui de très faible intensité…

La France reste l’un des pays qui s’en sortent le plus mal

A ce stade le décompte de la mortalité due au virus ne rend probablement pas compte exhaustivement de la réalité. C’est ainsi que le nombre de morts à domicile n’est manifestement pas pris en compte dans les statistiques publiées au titre des différents pays. Les données disponibles n’en sont pas moins parlantes.

Un certain nombre de pays ont réussi à limiter fortement le nombre de morts et à endiguer, pour l’instant du moins, l’épidémie : Corée du Sud, Singapour, Taïwan, Israël, Nouvelle-Zélande…

Pour ce qui est de l’Europe, seuls 8 pays sont en mauvaise posture. Pour l’heure le pays le plus touché est la Belgique : 68 morts pour 100.000 habitants. Suivent l’Espagne (54), l’Italie (48), le Royaume-Uni (42) et la France (37). Les Pays-Bas (29), la Suède (27), l’Irlande (26) et la Suisse (20) enregistrent également un nombre de morts relativement élevé. Tous les autres pays européens ont limité le nombre de leurs morts à un niveau très inférieur : le ratio est de 10 au Portugal, de 8 en Allemagne et au Danemark, de 6 en Autriche et inférieur ou égal à 5 partout ailleurs (voir ici).

La raison de ces performances très différentes est simple. Les pays qui ont à ce stade maîtrisé l’épidémie et limité le nombre de morts sont ceux qui ont fermé leurs frontières à temps pour éviter l’entrée massive de personnes infectées. A l’inverse les pays dans lesquels l’épidémie s’est installée et qui enregistrent le plus grand nombre de morts sont ceux qui n’ont pas fermé leurs frontières, comme la France, ou qui l’ont fait lorsqu’il était trop tard, comme l’Italie et l’Espagne. Les effets de l’épidémie ont été aggravés par le fait que ces pays sans-frontiéristes étaient en outre en situation de pénurie…

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Les frontières… C’est là sans doute que s’est situé le point décisif des stratégies mises en œuvre dans les différents pays face au virus. Mondialisation, délocalisation, mouvements de capitaux, paradis fiscaux, travail détaché, immigration… et désormais virus : la question des frontières est décidément la clé de notre avenir…

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