Le billet d’Eric de Verdelhan
« J’ai toujours condamné la colonisation comme un acte de barbarie… La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime contre l’humanité. Ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes… » (Emmanuel Macron, le 14 février 2017)
Monsieur Macron, vous êtes né en décembre 1977 ; vous êtes encore jeune !
Vous ne portez pas, dites-vous, le « poids de la colonisation ». Pour ma part, je ne savais pas que « l’épopée coloniale de la France », si bien narrée par Arthur Conte, et que je vous invite à lire pour éviter de raconter n’importe quoi1, était un fardeau. Moi, j’ai plutôt la nostalgie d’une époque où la France, pourtant battue et humiliée, en 1870, par la défaite de Sedan, redevenait une nation « riche, conquérante et qui dominait le monde »2. Car, contrairement à vous, j’aime la France et je n’ai aucune envie de la voir disparaître – affaiblie, endettée et envahie – dans le magma européen dont vous rêvez d’être le président.
Vous avez adopté, contre votre pays, le même discours de réprobation, voire de haine, que Frantz Fanon (1925-1961), cette belle conscience de gauche, pro-FLN, qui déclarait :
« Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon. »3
Je ne vous reproche pas de méconnaître NOTRE histoire. Vous vivez tourné vers l’avenir (et c’est surtout votre propre devenir qui vous préoccupe). Le passé ne vous intéresse pas.
Vous pérorez au dîner du CRIF 4 ; vous avez un avis sur tout ; vous tenez, lors des réunions du « Grand débat », des palabres de plusieurs heures qui rappellent celles de Fidel Castro…
Et vous parlez, de façon sentencieuse, d’évènements survenus bien avant votre naissance.
Vous venez de décréter la commémoration du génocide… arménien. On se demande bien pourquoi ?
Puis du génocide… rwandais. Là encore, pourquoi (sinon pour salir l’armée française) ?
A l’époque des massacres ethniques au Rwanda, vous aviez 17 ans et vous étiez plus soucieux de draguer lourdement votre prof de français (et de théâtre) – la sémillante Brigitte Auzière, née Trogneux, qui avait l’âge d’être votre mère – que du sort des Tutsis massacrés par les Hutus.
Mais vous n’avez pas, semble-t-il, d’avis tranché (voire, pas d’avis du tout !) sur d’autres massacres impliquant pourtant la France, de façon plus ou moins directe
Je pense au « populicide » vendéen commencé en 1793, aux tueries de masse de nos Harkis au lendemain des accords d’Evian (19 mars 1962), et surtout au plus épouvantable et au plus récent de tous : le génocide cambodgien. Durant quatre ans, de 1975 à 1979, les « Khmers rouges », de Pol-Pot, dirigeant du « Kampuchéa démocratique », ont soumis la population cambodgienne à une épouvantable dictature qui fera plus de 3 millions de morts, sur une population de 7,8 millions d’habitants. Et ce drame atroce concernait indirectement la France.
Je ne vous expliquerai pas comment le Cambodge est devenu protectorat français en 1863. Je ne vous raconterai pas la belle histoire de « notre » Indochine, que vous ne comprendriez pas. Retenons, pour faire simple, que la « Fédération indochinoise », fondée en 1887, regroupait, jusqu’en en 1954, des entités dominées par la France en Extrême-Orient. Trois pays d’Asie du Sud-Est : le Viêtnam, le Laos et le Cambodge 5. « Les trois Ky » – Tonkin, Annam et Cochinchine – parlent encore au cœur de ceux qui ont combattu, de 1946 à 1954, pour protéger du Communisme, des populations amies. Les Soviétiques, les Chinois et les Américains6, pour des raisons différentes que je n’entends pas développer ici, ont tout fait pour nous chasser d’Extrême-Orient.
Le 7 mai 1954, l’héroïque garnison de Diên-Bîen-Phu, sacrifiée par la France 7 pour mettre fin au conflit indochinois, déposait des armes après 56 jours d’un combat à dix contre un. Les accords de Genève marquaient la fin de la guerre d’Indochine (officiellement signés le 20 juillet 1954, puis ratifiés le 21 juillet 1954.) Nous abandonnions là-bas des gens qui nous faisaient confiance, comme nous abandonnerons plus tard nos Harkis.
Puis les Américains nous ont remplacés en Extrême-Orient
Les USA, à coups de bombardements à l’aveugle sur des populations civiles, de napalm, de défoliant (l’« agent orange » qui continue encore aujourd’hui à faire des victimes) ont mené une guerre de 20 ans et, pendant 20 ans, le pire ennemi de ses « boys » n’était pas le Viet mais la drogue, la crasse, l’indiscipline et les maladies vénériennes attrapées dans les bordels de Saïgon. Ils ont mené une guerre « de riches » ; guerre qui leur a coûté 60.000 morts, majoritairement par imprudences, méconnaissance du terrain ou accidents d’armes.
De 1946 à 1954, notre Corps Expéditionnaire d’Indochine a mené des combats héroïques avec des moyens très limités : une guerre de pauvres, une guerre de gueux !
Ce conflit nous a coûté entre 60.000 et 70.000 tués, trois fois plus que la guerre d’Algérie.
Or, personne n’évoque cette page d’histoire. Nous ne devrions pourtant en ressentir aucune « repentance » mais une fierté ô combien légitime ! Le « Roy Jean » de Lattre de Tassigny n’a-t-il pas dit, au sujet de cette guerre, qu’elle était : « Notre combat le plus juste depuis les croisades » ?
En 1975, nos intellectuels, nos « élites », tous de gauche 8, applaudissaient à la victoire du Communisme au Vietnam et au Cambodge.
Au matin du 17 avril 1975, les soldats des « Forces armées populaires de libération nationale du Kampuchéa » (FAPLNK) entrent dans Phnom-Penh. Dans l’après-midi, l’évacuation de la capitale commence : les soldats passent de maison en maison et annoncent aux habitants qu’ils vont devoir quitter leurs maisons « pour deux ou trois jours seulement ». Sous la menace, les habitants de la capitale (environ deux millions de personnes) doivent quitter leurs logements, dans l’urgence et dans des conditions désastreuses. Plus de 20.000 malades sont tirés des hôpitaux ; certains sont poussés sur la route par leurs familles, sur leurs lits à roulettes. Ceux qui ne sont pas en état de partir, sont achevés à l’arme blanche. Le cortège des évacués progresse vers le sud sous un soleil de plomb, dans des conditions désastreuses. Les cadres de l’ancienne armée de Lon Nol et de la police sont conduits dans les rizières et exécutés. 30.000 personnes trouvent la mort lors de l’évacuation de Phnom-Penh.
Pol Pot, chef du « Kampuchéa démocratique », impose un plan d’évacuation de la population de toutes les villes ; la sécularisation des moines bouddhistes et leur mise au travail forcé dans les rizières ; l’exécution des anciens dirigeants du régime et l’expulsion de la minorité vietnamienne du Cambodge. Toutes les villes du Cambodge sont évacuées dans les semaines qui suivent.
Charrettes, vélos et voitures sont confisquées ; les civils doivent se rendre à pieds jusqu’aux coopératives rurales qui constituent leur nouvel habitat.
Pol Pot met la population dans une situation proche de l’esclavage
Des repas communautaires obligatoires sont instaurés, ainsi que des restrictions rigoureuses de la vie de famille. La politique du « Kampuchéa démocratique » prive les Cambodgiens de trois des piliers de leur mode de vie : la terre, la famille et la religion.
La population du pays devient une main-d’œuvre corvéable à merci et… non payée.
Les Cambodgiens perdent toute liberté. Le comportement individuel est soumis à des règles strictes, les démonstrations d’affection et de colère étant interdites.
Les « Khmers rouges » font tout pour tuer les liens familiaux. Les familles, au hasard de la déportation, sont séparées. Les structures traditionnelles sont détruites : les parents se voient retirer leurs enfants, et les maris leurs épouses. On peut être condamné à mort pour avoir giflé son fils.
Aucun appareil judiciaire n’existe au « Kampuchéa démocratique » : la moindre infraction ou maladresse — casser un verre, mal maîtriser un buffle pendant les labours — peut être punie de mort. Les rapports sexuels hors mariage sont également punis de mort. Le pays connaît des famines meurtrières provoquées par l’incompétence de l’administration khmère. Mais certaines sont sciemment provoquées comme moyen de pression sur la population.
On persécute le bouddhisme (theravāda), religion majoritaire au Cambodge. La hiérarchie du clergé bouddhiste est victime de purges ; plusieurs « vénérables » sont exécutés. Les moines sont évacués de leurs monastères et mis au travail forcé avec le reste de la population. Les moines bouddhistes sont contraints à défroquer, ceux qui refusent sont éliminés 9. La communauté catholique, très minoritaire, est l’une des plus touchées. Le nombre de Catholiques « disparus » est évalué à 50 %. La mort, en camp de travail, de Mgr Chhmar Salas, évêque de Phnom-Penh, avec d’autres prêtres en est un symbole fort 10.
Le « Kampuchéa démocratique » ne compte officiellement pas de prisons. Le pays se couvre néanmoins de « centres de rééducation », souvent installés dans d’anciens temples ou d’anciennes écoles. Les Cambodgiens peuvent être arrêtés sous le moindre prétexte, allant du vol (ce qui inclut le chapardage ou la cueillette de fruits pour échapper à la faim) aux propos « subversifs » …
La torture est généralisée. Le centre de détention le plus connu est « Tuol Sleng ». Ancien lycée, il est sous le contrôle de Kang-Kek-Ieu (alias Douch). 20.000 personnes, dont 1.200 enfants, y trouvent la mort. Le nombre de victimes imputable au « Kampuchéa démocratique » varie entre 2.500.000 et 3.100.000 morts pour la période allant d’avril 1975 à janvier 1979 : plus d’un tiers de la population du pays (7.890.000 habitants à l’époque). Le régime « khmer rouge » a été chassé de Phnom-Penh, au début de 1979, par l’invasion vietnamienne du Cambodge…
Pol Pot, mis en détention par ses propres hommes en 1997, est mort l’année suivante sans avoir eu à répondre de ses crimes. Et ce n’est qu’à partir de 2004 que les tribunaux cambodgiens ont été chargés de juger les responsables « khmers rouges ». Le premier à passer en jugement a été Kang- Kek-Ieu alias « Douch », condamné en 2010 à 30 ans d’emprisonnement. Il a fait appel de sa condamnation et a été à nouveau condamné le 3 février 2012, mais à la prison à vie.
Le 16 novembre 2018, Nuon Chea et Khieu Samphân, seuls accusés encore en vie, sont condamnés à la perpétuité, cette fois officiellement pour génocide. Et, dans la foulée, la qualification de génocide est – enfin ! – reconnue par la justice internationale pour qualifier les atrocités commises par les « Khmers rouges ». Pourquoi a-t-on mis si longtemps ? Mystère !
Pourquoi les crimes commis par la « peste rouge » (Staline, Mao-Zédong, Fidel Castro, Che Guevara, Hô-Chi-Minh, Pol-Pot etc…) n’ont-ils jamais, aux yeux de nos dirigeants, la même gravité que ceux imputables à Franco ou Pinochet ?
Et vous, monsieur Macron, pourquoi ne condamnez-vous pas le génocide cambodgien ?
Notes :
1)- « L’épopée coloniale de la France » d’Arthur Conte ; Plon ; 1992.
2)- Je fais allusion à la période appelée « deuxième colonisation », la précédente n’impliquait pas la république mais la monarchie.
3)- On se souvient qu’avant d’être « exfiltré » au Conseil Constitutionnel, Alain Juppé avait envisagé de donner le nom de Frantz Fanon à une avenue bordelaise.
4)- CRIF : Conseil Représentatif des Institutions juives de France.
5)- Ainsi qu’une portion de territoire chinois située dans l’actuelle province du Guangdong.
6)- N’oublions pas les atrocités commises par les Japonais en 1945 !
7)- Diên-Biên-Phu mobilisait à peine un cinquième des troupes françaises en Indochine. J’en parle dans mon livre « Au Capitaine de Diên-Biên-Phu » (SRE-éditions ; 2011).
8)- Car, c’est bien connu, il n’y a, à droite, que des brutes au front bas.
9)- D’après l’historien Gerhard J. Bellinger, ce serait l’intégralité des nonnes et moines bouddhistes cambodgiens qui aurait été exterminée.
10)- La cathédrale de Phnom-Penh a été totalement rasée par les « Khmers rouges ».
