Le billet de Daniel Cosculluela
Lorsque Karim Ouchikh afficha cette photographie d’une église mise en vente en Normandie, l’envie s’empara de moi, de lui proposer de créer une association, de l’acquérir et de la rénover. Mais pour quoi faire ? Si elle a connu l’abandon c’est que le culte n’y est plus pratiqué et qu’elle est désacralisée.
Karim Ouchikh y voit, et de cela proclame sa souffrance, l’une des expressions du renoncement civilisationnel… et je ne puis qu’acquiescer. Militant identitaire, je ne fréquente Face de Bouc et Twitter que pour des raisons politiques, littéraro-commerciales (Editions de l’Appel et Librairie ancienne Le Merle Blanc) et journalistiques (sic !). J’y ai fait de belles rencontres et constate avec ré-assurance que certains (nombreux ?) menaient ce combat pour la survie de la civilisation européenne.
Mais quel espoir évoquer dans un monde qui piétine son histoire, et dont Simone Weil disait « la détestation du passé est peut-être le pire de tous les crimes ». Je n’ai donc pas répondu à Karim car l’incertitude m’a envahi : dois-je encore jouer le jeu, me duper et espérer ou faire mon coming-out ?
C’est ce que j’ai retenu et invite ceux que cela ennuie déjà de passer à autre chose. Je ne crois pas non plus en la survie de cette Europe en voie de décivilisation absolue et de submersion systématisée, et je vais procéder métaphoriquement pour dérouler mes convictions.
Ethnopsychiatre, j’ai travaillé sur les hérésies des premiers siècles du christianisme puis sur la disparition de l’Empire romain, en privilégiant mon pays historique : la Vasconie (et particulièrement le Sobrarbe aragonais). Voici quelques années, j’avais été durement interpellé par un texte de Simone Weil rappelant à qui l’avait oublié, c’est-à-dire à tout un chacun, que cet empire (ou cette république) romain tant admiré s’était forgé sur les décombres des peuples, royaumes, principautés (etc..) méditerranéens (et au-delà) se nourrissant des cadavres sans une once de culpabilité. Puis les barbares, des blonds aux yeux bleus le plus souvent, sont arrivés et ont contribué (sinon réalisé) à la destruction de cette civilisation.
Songe-t-on à ces romains, des sénateurs, qui allant au-devant des rois ostrogoths Odoacre et Alaric s’offusquent des odeurs que dégagent ces vainqueurs sans hygiène. Mais songe-t-on aussi que les temples tant à Rome… qu’en Hispanie, connaissaient une désertification très avancée ? Que pensaient les romains et les hispaniques, ô combien romanisés qui voyaient à Rome, Milan, Ravenne, Pampelune (ville de Pompée), Saragosse (ville de César-Auguste) cette étrange population orientale ou orientalisée et la plèbe qui s’y agglomérait, dresser leurs églises dites chrétiennes (unitariennes ou trinitariennes) en lieu et place de ces temples, ou les dépouiller des pierres et inscriptions sacrées pour bâtir des édifices religieux ou non. Les habitudes alimentaires et vestimentaires se modifiaient, et un nouveau monde apparaissait et cela les tourmentait. Quelques siècles ont suffi à en parachever la disparition et aujourd’hui ce qui subsiste est muséifié ou touristifié.
Sur la côte nord de l’Afrique (autrefois territoire des Afridis qui habitaient la région de Carthage et ont donné leur nom à cette région : qui se souvient d’eux ?) de ce merveilleux grenier à blé aux villes somptueuses, il ne reste rien… et pour autant, les habitants de la Tingitane au XIème siècle parlaient un latin avili et ignoraient l’arabe (ceux-ci n’ayant rien envahi sinon soumis cette côte, l’Hispanie, la Syrie…).
Cas unique ?
Qu’est-il advenu des premières villes mésopotamiennes (Ur…), au sein desquelles des cultes s’étaient développés mais aussi des administrations (et même des collecteurs d’impôts), des écoles etc….
Qu’est-il advenu de ces villes de Méso-Amérique dont un des envahisseurs hispaniques osa dire qu’elles étaient parmi les plus belles du monde ?
Qu’est-il advenu des temples de Mithra dont on connait l’existence en Périgord, les plus anciens édifices religieux (chrétiens), le Sobrarbe date du 5ème siècle, qu’est-il advenu des édifices antérieurs à la christianisation et de ceux des siècles unitariens de l’école alexandrine ?
J’en resterai là pour l’instant, mais je souhaiterais œuvrer modestement à dissiper des mirages d’illusions qui semble affecter toxicologiquement notre monde.
Ceci étant Le Clézio, que je n’apprécie guère, pose une question essentielle : s’ils n’avaient pas prévu sa disparition, qu’ont pu penser les « intellectuels » (entité sociale dont Anatole France contestait formellement l’existence, la pensée étant un acte et non un état) ? et qu’ont-ils dû inventer pour justifier ce bouleversement historique (avant de disparaître ou de s’intégrer), sinon ce mythe justificatif de l’envahissement : le retour annoncé des envoyés des Dieux (ou des vikings etc…).
Qu’inventeront « Nos » intellectuels dont les meilleurs (c’est-à-dire ceux que nous apprécions) virent des commentaires et analyses de la décadence, au-delà des explications plus ou moins rationnelles que nous voyons fleurir.
