Bruno Lafourcade est né en 1966. Après des études de lettres modernes, il a travaillé dans l’agriculture, la restauration, la publicité et l’enseignement. Entre deux emplois, il a aussi écrit et publié des romans et des essais, dont Sur le suicide (2014) aux éditions François Bourin. Il vit désormais près de Mont-de-Marsan, dans les Landes. L’Ivraie est le roman de son expérience dans l’enseignement.
Extraits des Nouveaux Vertueux
(portraits de Joffrin et Mélenchon)
Joffrin, Laurent
« Découvrez le premier clip – excellent – de Sundown, formidable groupe de power pop (le chanteur est mon fils…). »
Laurent Joffrin
Quand on veut prendre un problème de biais, avoir un avis tors, c’est cet homme-là que l’on doit consulter, chez qui rien n’est jamais net et droit, et tout inlassablement fuyant : un œil sur deux ne vous atteint pas, un sourire sur deux tombe à côté, un mot sur deux vous échappe ; son corps tout entier semble ignorer sa destination : ses sourires n’arrivent pas à rire et ses colères ne portent pas – de sorte que ses certitudes ressemblent à des remords.
Pourtant, ce qui indispose vraiment, chez ce responsable de ligues aussi vertueuses que Libération ou L’Obs, ce n’est pas seulement ce corps et son gluant d’anguille ; ni cet esprit qui peine à se tenir fermement et proprement : il est sans contours et ses idées sans tuteurs, il a des avis mais sa pensée ne le sait pas, il pense mais ses avis ne comprennent pas ce qu’on leur veut. Non, le malaise que l’on éprouve vient du fait que sa vertu soit sans forme – et que l’impossibilité d’exprimer cette vertu soit venue se trahir dans ce corps gêné.
On aurait tort de croire, cependant, que ce torve et coulant soit incapable de fermeté : il tient son rang de piqueux[1] dans les battues que les chasseurs de presse organisent tous les mois en France. Il a ainsi pris toute sa part dans la traque aux habituels braconniers, en titrant par exemple : « Contre Zemmour, Finkielkraut, Onfray… Oui, on est “bien-pensants” et alors ? » Et alors rien – sinon que derrière cet aveu sa servilité a eu l’air un peu moins sinueuse que d’habitude.
Mélenchon, Jean-Luc
« Ceux qui ne voteront pas avec nous, on ne les lâchera pas […]. On les pourchassera jusque dans le dernier village de France. »
Jean-Luc Mélenchon
Si Jean-Luc Mélenchon incarne pleinement, et mieux que d’autres, l’arrivisme politique par l’utopie adolescente et la vertu communisante, qui fait l’essentiel de son succès auprès des étudiants de premier cycle en sciences sociales et des professeurs de philosophie dans les lycées de province, il figure tout autant l’abaissement, l’asservissement, l’avilissement.
Toute sa vie, cet homme aura été humilié.
Il s’était rêvé en Zapata, mais il s’est retrouvé, à trente ans, toujours trotskiste, toujours soupirant pathétiquement après Mai 68 – et son actuelle admiration pour les tyranneaux sud-américains n’est qu’une façon de venger le micro-militant du lycée Rouget-de-Lisle de Lons-le-Saunier ; il se rêvait en Boukharine, mais il boutiquait des articles de propagande pour les journaux paroissiaux du Parti socialiste du Jura – et sa hargne d’aujourd’hui contre les journalistes célèbres est la vengeance du localier de La Tribune du Jura ; il se rêvait en Boumediene, mais sa candidature de premier secrétaire du Parti fut balayée d’un revers de main et rejetée d’un haussement d’épaules – et sa présente haine contre les apparatchiks socialistes est une façon de venger les humiliations de l’ancien petit conseiller municipal de Massy ; il se rêvait en Sankara, mais il ne fit jamais que ramper jusqu’au chenil mitterrandiste pour devenir secrétaire de fédération de l’Essonne, et chausser vingt ans durant les charentaises d’un sénateur socialiste – ce destin le pétrifia d’amertume, qui explique a contrario le nom d’« insoumis » que cet esclave a choisi de donner à son mouvement.
En conséquence, l’humiliation, chez M. Mélenchon, dépassant tout autre sentiment, nous écrirons prioritairement sur ce servile dès que nous composerons un Guide des meilleures façons de ramper.
[1] Synonyme de « piqueur » : « Valet de chasse qui, à cheval, conduit la meute et poursuit la bête. “La meute qui escortait le cerf, toujours conduite par le piqueur masqué” (Hugo, Rhin, 1842, p. 217). »
L’Ivraie, extrait du chapitre 17, première partie
Ils lui coupaient la parole, baillaient la bouche ouverte et mettaient leurs pieds sur les chaises ; posaient une question et se mettaient à discutailler sans attendre la réponse ; entraient sans frapper et ne saluaient personne. À la cantine, les coudes en permanence sur la table, la fourchette à la verticale, en piqué au-dessus de leurs assiettes, ils arrachaient un morceau de pain avec les dents ; puis baissaient la tête jusqu’à leur céleri rémoulade à peu près comme des vaches au-dessus de leur mangeoire, mâchaient la bouche ouverte, mangeant et buvant quasi simultanément, sans pour autant cesser de parler.
Ils ponctuaient chacune de leurs phrases, très naturellement et sans agressivité aucune, de « iech », « merde » et « tepu » ; ils chiquaient et crachaient ce jus noir, qui sortait de leur bouche comme des crapauds, dans un mélange d’ordures et d’emprunts à l’argot, au verlan, au gitan – charclo, keuss, kindave, poucave, pillave –, que plus aucun sur-moi ne gouvernait. « Comment je vais lui niquer sa race à cette pouilleuse ! » L’injure commençait même à devenir laudative, ce qui n’est jamais bon signe : « Je l’adore, cette sale bitch », disait Fabien Carrère de son amoureuse assez peu transie, si l’on en croyait l’évasé de son chemisier et le limité de sa jupe. Ce langage se mariait d’ailleurs très bien avec leurs façons de marcher, comme des chimpanzés, les bras ballants ; de s’habiller, le cul découvert et le chef conoïde ; et de se nourrir, comme on l’a dit, la tête dix centimètres au-dessus de l’assiette.
Même en mettant de côté leur ordurerie, on était effrayé par l’entière déstructuration de leurs « phrases » (« Même pas je le veux ! »). On aurait cru des pieds de tomates détuteurés, qui auraient grandi dans un chaos de subordonnées sans principales, de principales sans verbes et de verbes sans sujets, avec un quoi omniprésent (« T’as dit quoi ?), à l’agressivité rentrée, qui remplaçait toutes les formes interrogatives. La grammaire étant l’ordre dans la pensée, c’est tout leur raisonnement qui en était brouillé : quand Jean leur avait demandé – il s’agissait du cours sur « le rôle du cinéma dans la mondialisation culturelle » – de quel mafieux célèbre était inspiré le premier Scarface, celui de 1932, avait-il précisé, on lui avait répondu : « Al Pacino » ; or c’était moins l’inculture que la logique, qui frappait Jean, moins le fait de confondre les deux films que de donner l’acteur pour le criminel.
Et puis ils étaient laids, très laids, d’autant plus laids qu’ils étaient bêtes, très bêtes, et que la beauté n’est jamais sotte à ce point-là. La bêtise, leur cerveau la contenait si mal qu’elle débordait sur leurs bouches, leurs mâchoires, puis sur leurs épaules, leurs ventres, leurs jambes ; et c’est bientôt de leur corps tout entier que leur laideur avait besoin pour exprimer sa vastitude.
Davantage, plus ils étaient laids, plus ils étaient conformistes. Obèse et blanc, soufflant et flasque, La Boule, le malheureux, se révélait plus compromis encore que les autres, plus grégaire que les plus agrégés : cet aliéné portait, aux pieds et aux oreilles, sur la tête et le cul, les baskets et le casque, la casquette et le caleçon qu’il devait porter pour ne pas être dissemblable ; il se boudinait dans des tee-shirts absurdement étroits, portait d’idiotes casquettes siglées, des baggys qui lui descendaient si bas qu’ils l’empêchaient pratiquement de marcher, et des caleçons qui s’ouvraient sur la raie de son épouvantable cul. Pourtant, ce redoublement de panurgisme ne lui servait à rien : La Boule n’était pas accepté. Les seules qui le supportaient, c’étaient Sonia et Dounia, que personne ne supportait.
Jean n’aimait pas davantage les autres professeurs, à part Jacques Walter, qui l’intéressait et l’amusait ; et Borromée, qui l’intriguait et l’apitoyait, à cause de sa tête à dîner seul dans les cafétérias Casino, devant une barquette de crudités et un yaourt nature, à cause de ses impossibles sous-pulls et pantalons en Tergal, dont la fabrication avait donc survécu au premier choc pétrolier, et à cause de sa faiblesse, puisque, nul ne l’ignorait, Borromée était falot, médiocre, chahuté, et, comme tous les professeurs chahutés, niant de l’être – pour cette raison ou une autre, il était d’ailleurs, avait-on dit à Jean, en « arrêt-maladie ».
Les autres le terrifiaient : Aymeric, d’abord, au patois de vieux teenager rempli de genre, trop pas, sérieux, grave, qui pensait tout ce qu’il fallait penser, et révérait Hoover, qu’il écoutait, chien baveur en attente de caresses. Il y avait aussi deux inséparables, une grosse bonne femme et un petit bonhomme, que Jean avait tout de suite surnommés « Grizzli et Petit-Gris » : la première, une Guadeloupéenne qui enseignait les « techniques commerciales », portait en permanence un gilet de berger, sans manches, en laine de mouton ; le second, en blouse blanche de pharmacien, la poche de poitrine encombrée de stylos rongés, était professeur de mathématiques, grignotait ses Bic et ressemblait à un écureuil. Puis il y avait le tout-venant, que Jean appelait « les mamans » – de rêches cinquantenaires passant leur temps à bavardasser moutards ; accablées par l’esprit de sérieux, elles cherchaient surtout à se persuader que leur métier n’était pas grotesque.
L’inculture de tous ces gens était à peine croyable : le Grizzli, « une des plus revêches dans ce club d’ingrates », disait Jean, se demanda un jour, tout haut, si la Catalogne n’était pas au Portugal ; et Aymeric si Tom Cruise ne jouait pas dans Shining.
« Shining, tu es sûr ?
— Euh… Je confonds avec Orage mécanique, alors ?
— Orage, tu es sûr ?
— Rage, alors… Rage mécanique ?
— Ou Range ta mécanique, biker, de Stanley Lubrique… Non, dans les mécaniques, il n’y a pas d’orages, seulement des bananes et des pianos…
— Hein ?
— Les bananes mécaniques et Les pianos mécaniques…
— Connais pas.
— De Jean-François Davy et Henri-François Rey…
— Connais pas.
— Et des femmes, aussi…
— Hein ?
— La Mécanique des femmes…
— …
— De Calaferte… Ok, tu connais pas. Et “Ô rage, ô désespoir”, tu connais ?
— Tu me prends pour un inculte ou quoi ?
— Oui.
— Racine…
— Non. C’est plus haut dans l’arbre… Te connaissant, tu vas me dire Piaf… »

