D’après Breizh Info

 

En France, la presse mainstream est majoritairement « russo-sceptique » ou plutôt « Poutino-sceptique » et n’hésite pas à tacler fréquemment le maître du Kremlin. A contrario, dans la presse alternative, on trouve également bon nombre de sympathisants du régime russe, et notamment de Vladimir Poutine. C’est le cas d’Alexandre Latsa, qui ne s’en est d’ailleurs jamais caché (ce que font par contre allègrement en France des journalistes proches de Macron, de de Jean-Luc Mélenchon, mais qui ne s’assument pas).

L’année 2020 sera vraisemblablement, historiquement, l’année qui ouvrira le cycle d’après, celui d’une époque au sein de laquelle Vladimir Poutine ne sera plus le président de la fédération de Russie. La nomination de Mikhail Michoustine est une illustration de l’avenir que Vladimir Poutine envisage pour la Russie et surtout des élites qu’il souhaite pour diriger le pays. Un avenir bien différent de celui que nous promettait la grande majorité des commentateurs et soi-disant spécialistes de la Russie de 2000 à 2020.

Ancien chef du Service fédéral des impôts depuis  2010, Mikhail Michoustine  est crédité d’avoir conçu et réalisé l’extraordinaire numérisation des services fiscaux russes, permettant d’augmenter les recettes fiscales russes de 20 à 35% du produit intérieur brut et surtout de faire en sorte que « les impôts cessent d’être un problème pour les entreprises russes ».

Ingénieur de formation, il aurait de fortes connaissances sur les technologies importantes, telles que la blockchain et l’intelligence artificielle. Selon le PDG de Sberbank, German Gref, Mishustin serait rare, talentueux et polyvalent et l’un des managers les plus efficaces et les plus qualifiés du pays. Pour le chef de la Chambre des comptes, Alexei Kudrin, Mishustin a le doigt sur le pouls de la numérisation.

Cette digititalisation de l’administration russe ne concerne pas que le Service fédéral des impôts mais l’ensemble des services administratifs. Conséquence, la capitale, ville pilote de cette digitatlisation est devenue aujourd’hui l’une des villes les plus connectées du monde, via notamment le travail de l’actuel maire de la Ville Serguey Sobyanine.

Depuis le début du redressement national, entamé en 1999, Vladimir Poutine avait réussi la création d’un système politique de rassemblement, fédérant les clans et permettant un équilibre des intérêts. Comme l’a absolument parfaitement écrit Jean Robert Raviot : « En menant, selon la tradition soviétique, une politique des cadres destinée à sélectionner les hommes les plus compétents, mais aussi les plus loyaux, le président russe cherche à consolider les bases du système corpocratique que d’aucun qualifieraient de «capitalisme d’état» — qu’il a instauré, système dont la pérennité lui importe sans doute davantage que son destin personnel après 2024. » 

La résignation du gouvernement Medvedev, sanctionné pour n’avoir sans doute pas suffisamment initié les réformes permettant la réalisation de la stratégie 2020 est un signe qu’au Kremlin, on a compris, a un niveau élevé, le défaut de politique intérieure, mission du gouvernement russe. La figure de Medvedev et de son gouvernement, relativement impopulaire en Russie n’était sans doute pas le meilleur binôme pour les prochaines élections législatives dans un contexte global qui voit un effritement de la confiance envers Russie Unie, sur fond de contestations principalement sociales. Pour autant, ami d’enfance du président et homme de première confiance, les nombreux commentateurs qui ont mis Dimitry Medvedev « au placard » font une grosse erreur d’analyse, le Poutinisme fonctionne en grande partie sur le binôme « : confiance / loyauté. 

Fait par contre absolument impossible à envisager il y a même 5 ans : la Russie dispose d’un gouvernement dont la moyenne d’âge est de 45 ans, une génération de technocrates, moins politiques, une génération qui n’appartient pas à l’entourage historique du président russe, ni aux réseaux de « Leningrad ». Hormis Lavrov et Shoigou, hommes forts du précédent gouvernement et proches de Vladimir Poutine, seul l’ancien ministre des finances survit en tant que figure des « libéraux » kremlin-compatibles issus de la période Medvedev.

Fait encore plus incroyable : les modifications de la constitution que le président a initiées verront l’obligation pour les fonctionnaires, ministres et candidats à la présidence russe l’obligation de n’avoir ni double nationalité, ni d’avoir résidé et obtenu à l’étranger un document de séjour ou résidence ; et surtout d’avoir vécu en Russie 25ans, contre 10 ans aujourd’hui.

Les enfants de la grande majorité de l’élite russe actuelle, qui étudient à l’étranger sont donc déjà hors-jeu des sphères de gouvernance de la Russie post-Poutine. Ne seront pas Tsars de Russie les enfants dont le logiciel mental aura été façonné à Yale, Stanford ou la Sorbonne, dieu merci pour la Russie ; exactement comme c’est le cas en Chine.

Une réelle transition, en profondeur, est en cours, scénario qui va totalement à l’encontre du narratif prévu par le mainstream, pris une fois de plus de cours par la stratégie des élites russes dont on ne sait plus trop combien elles ont de coups d’avance.

Une autre chose importante est passé relativement inaperçue des commentateurs sur la Russie : les changements de la constitution comprennent un amendement qui affirme que désormais la loi nationale, russe est prééminente sur les décisions des stances juridiques internationales telles que la Cour européenne des droits de l’homme et du Conseil de l’Europe.

C’est une petite révolution qui ne fait que confirmer les tendances de fond initiées en 2014 : le voyage épique de la Russie vers l’Europe a cessé et  les élites russes sont passés de la fascination à la compassion envers l’Occident et surtout l’Europe », comme l’a si magnifiquement écrit Vladislav Surkov en 2018. 

Sans surprise, les premières déclarations du nouveau premier ministre auront été tournées vers la nécessité de refaire augmenter le pouvoir d’achat des russes qui a baissé continuellement depuis 2014 et le début de l’ère des sanctions. Il faudra regarder si la tendance à la hausse constatée en fin d’année dernière pour la première fois depuis 2014 est une tendance lourde ou pas.

Les faibles revenus d’une part importante de la population sont un problème «particulièrement aigu» qui constitue une «menace directe» pour l’avenir démographique de la Russie en ne permettant pas aux familles de faire des enfants qu’elles souhaiteraient, a savoir 2,5 enfants / famille selon les études faites ; ceci explique la dimension absolument incroyable du volet social et démographique que les autorités russes vont déployer au cours des prochaines années.

Lors de son premier discours à la Douma, le nouveau Premier ministre a nommé six priorités pour son poste de premier ministre :

  • le lancement d’un nouveau cycle d’investissement;
  • utiliser efficacement les ressources allouées aux projets nationaux (que nous détaillons ci-dessous);
  • développer le complexe militaro-industriel;
  • stimuler le développement technologique de l’économie;
  • favoriser l’expansion du secteur agricole;
  • et développer les infrastructures de transport pour réduire les disparités régionales.

La décision du Tsar Poutine de rompre l’architecture du « Tandem »  sous sa forme actuelle aura été une surprise pour tous les experts de la Russie et autres kremlinologues avertis ; on imagine ce qu’il en sera pour la succession, qui selon tout vraisemblance, est déjà organisée.

Le départ du président russe de sa fonction ne signifie sans doute pas pour autant son départ complet de la scène politique russe. S’il semble désornais quasi certain que Vladimir Poutine ne sera pas président de la Russie de 2024 à 2030 sauf force majeure ; il semble cependant plausible qu’il continuera à occuper une position dominante qu’elle soit au sein du conseil de sécurité, ou ailleurs. 

Le « Tandem » pourrait se retrouver à diriger les deux Conseils, de sécurité et d’état, afin d’assurer un accompagnement de la nouvelle gouvernance présidentielle et législative qui émergera des législatives de 2021 et de la présidentielle de 2024.

La mission pour le « Tsar » sera sans doute ailleurs : assurer durant un laps de temps le bon fonctionnement de la transition, et plausiblement poser les derniers fondements nécessaire pour permettre au Poutinisme de survivre à Vladimir Poutine et ainsi permettre  à l’État, cette grande substance secrète de l’histoire russe qui en 1991 bascula dans le gouffre et fut réduite en cendres, de continuer à se relever, lentement, sûrement, de plus en plus rapidement, inébranlable et invincible dans son mouvement ascendant, car en lui, en l’État, agit le destin. Et cet État a choisi Poutine pour conduire le processus historique en Russie.

 

Ce n’est pas Poutine qui construit l’État, c’est l’État qui construit Poutine. »

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